JOURNAL D’UN LECTEUR EN ÉTÉ II

Un personnage de conte de fées

Le paysan et écrivain suisse Jean-Pierre Rochat nous partage quelques extraits de ses dernières découvertes littéraires

Je laisse glisser quelques bons moments de printemps qui tendent vers l’été, avec le vert léger qui devient plus sérieux le vert fluo des premiers oiseaux chantants a tourné au vert grave des épinards, les oiseaux chantants sont moins joyeux, ils injurient les corneilles qui veulent manger leurs oisillons. De concert, maintenant les grillons et les pinsons.

J’écarte les doigts et laisse filer le temps, tellement fluide, et c’est de nouveau samedi, après le marché, dédicace à La Chaux-de-Fonds, je remonte tout le vallon de Saint-Imier en train, partout ils font les foins, merde, je me dis zut, moi je me promène et eux font les foins, ils seront au Paradis avant moi, non, La Chaux-de-Fonds, librairie La Méridienne. Je suis reçu avec un verre de blanc, un bon blanc pétillant et scintillant comme le sourire des libraires ça va droit au cœur. Dans une librairie je suis comme un gosse de Dickens devant la vitrine d’une pâtisserie, envahi par ce sentiment immense qu’on parviendra à tout manger.

Partenaire de lecture

Ma partenaire de lecture sur la rue est un personnage de conte de fées, transformée en abeille elle vient butiner sur mes fleurs, c’est une image naïve mais comment exprimer le bien qu’elle me fait en lisant son livre, à moitié sèche la mine du stylo qui cache sa dédicace, elle écrit comme un petit chat: Bien à toi; écoutez-moi, allez acheter son livre: Venir grand sans virgules Myriam Wahli, L’Aire, p. 17: ​Huit ou dix bâtisses ça dépend si on compte les granges avec les garages améliorés et on peut même aller jusqu’aux ruches y’en a qui iraient loin pour se prendre​ pour un village. P. 21: ​La mère le père quand ils vont le dimanche et qu’ils me prennent avec je sens bien qu’ils ont l’espoir que tout à la fin de la vie les couches (d’un mille feuilles) se transforment en échelle et qu’ils pourront y monter au ciel mais en attendant toute la crème et les étages de pâte feuilletée c’est tout sur les épaules.

Lire le premier volet du Journal de Jean-Pierre Rochat: À la recherche du livre caché

Dimanche c’était hier le temps beau et chaud l’embellie est trop courte pour sécher pour du foin. Lu Doderer p. 352: ​Je commençais à entrevoir que ce Frigori avait vraisemblablement le plus grand besoin de cette arrogance dont il faisait montre pour se maintenir grâce à elle contre quelque courant souterrain qu’il désirait manifestement feindre… d’ignorer.

Un autre pavé acquis à La Méridienne: L’art perdu des fours anciens de Jia Pingwa, la Chine de Mao par le petit bout de la lorgnette, p. 31: ​Fier à bras se dispute avec le chauffeur d’un camion qui vient d’écraser son cochon:

– A qui la responsabilité? dit le chauffeur. A moi? Mais doit-on s’attendre à trouver une porcherie au milieu de la route?

– En effet, on ne peut pas s’y attendre. Mais y a-t-il une route au milieu de cette truie? Hein?

L'appel du large

Journal d’un lecteur du dimanche. Un jour on doit mourir et c’est pas sûr qu’après ça on puisse encore découvrir des livres. C’est pour ça je dis merci à mon ami qui m’a offert deux livres de Raymond Farquet, l’appel du large, le Valais s’est réveillé en moi, ses vallées, ses écrivains, une femme aussi, une Valaisanne, si belle, derrière la montagne.

Une pièce de collection

Cette fois c’est déjà mercredi j’ai commencé à faucher par temps couvert le baromètre chasse la grenouille vers le haut de l’échelle. En fauchant les pensées sont prises par la barre de coupe qui se remplit de terre, mais pas seulement, non solum sed etiam, quand ça marche, le moteur tourne, je lâche mes pensées sur le terrain de la littérature, tout d’un coup je suis un peu perdu assis au milieu de la littérature à quoi bon aligner des noms? des citations? il faudrait plutôt aller voir les gens, j’ai pas le temps, tout le bétail autour de moi dit: t’as pas le temps, c’est d’abord nous, d’abornou, j’écris, je peux pas sortir. Mais je connais un écrivain, une rareté, une pièce de collection, il était sur l’armoire, on me l’a piqué, non mais je le connais, il me signera un autre de ses bouquins. François Beuchat, Bienne, parce qu’à Bienne il y aura une place François Beuchat, mais il faut attendre pour ça.

François ce sera pas de ton vivant, il est vivant pour le moment, il bouge, pas beaucoup il écrit des petits tableaux lumineux, j’en ai quelques-uns toujours vivants suspendus aux cloisons de ma mémoire, François Beuchat, allez voir, d’autre part.

Dans ma vie, j’ai eu deux grandes passions: les chevaux et la littérature, les chevaux c’est toute ma jeunesse et la littérature c’est maintenant qu’elle donne tout son jus.


Profil

Jean-Pierre Rochat poursuit son travail d’écrivain et celui de paysan depuis plus de quarante ans. Il vit à la Bergerie de Vauffelin, près de Bienne. Son dernier ouvrage, «Petite Brume» (Editions d’Autre Part), est paru en 2017.

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