Au commencement était un cahier. Un cahier pour des centaines de vies mutilées et de destins brisés. Heidi Specogna le montre dès les premiers instants de son film. A l’intérieur, des photos d’hommes et d’enfants, d’adolescents et d’adultes, accompagnés de brefs témoignages. Pour ne pas oublier. Ne pas oublier l’horreur des exactions commises en République Centrafricaine, entre octobre 2002 et mars 2003, par les troupes de Jean-Pierre Bemba, alors à la tête du Mouvement de libération du Congo.

C’est ce cahier contenant la mémoire d’un pan douloureux de l’histoire centrafricaine récente, découvert par hasard, qui a amené Heidi Specogna à se lancer dans une aventure filmique qui durera sept ans. Au départ, son documentaire devait être exclusivement consacré à quelques femmes tentant de se reconstruire, certaines étant devenues mères après avoir été violées. Mais le réel est alors soudainement venu frapper à la porte de la réalisatrice biennoise, la poussant à envisager «Cahier africain» sous un jour nouveau.

Récit romanesque

En 2012, cinq ans après la fin d’une première guerre civile, les rebelles de la coalition Seleka ont effet repris les armes. Et les atrocités de recommencer, sur fond de tensions entre chrétiens et musulmans. Heidi Specogna était sur place, et elle n’a pas hésité à témoigner de cette reprise des conflits, allant jusqu’à filmer des cadavres. Mais sans voyeurisme, sans sensationnalisme. Juste pour montrer, pour documenter. Pour laisser une trace, à l’instar du petit cahier dont elle a finalement accompagné le transfert à la Cour pénale internationale de La Haye, où Jean-Pierre Bemba a été condamné en juin 2016 à 18 ans de prison, comme un épilogue heureux au film, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Après un long et épuisant tournage, Heidi Specogna a choisi de donner à «Cahier africain» une forme romanesque. Elle a divisé le film en trois chapitres, construisant un récit courant de 2011 et le début du procès Bemba à 2015, osant alors une note d’espoir après tant de désespoir. A travers un extraordinaire travail de montage, elle dit la douleur d’un peuple, raconte en filigrane l’histoire d’un pays meurtri, et filme des visages, des regards. Comme celui d’Arlette, jeune fille qui sera opérée d’une blessure au genou en Europe, plaie qui plus tard se rouvrira, comme pour signifier qu’on ne guérit jamais totalement lorsqu’on a été victime de crimes de guerre. Arlette est à l’image du film: juste, belle et tragique, bouleversante.

Dévoilé l’été dernier à la Semaine de la critique du Festival de Locarno, «Cahier africain» y a reçu le Prix Zonta Club. Il est en lice pour trois Prix du cinéma suisse (meilleur documentaire, meilleur montage, meilleure musique), qui seront décernés cette fin de semaine à Genève.


*** Cahier africain, de Heidi Specogna (Suisse, Allemagne, 2016), 1h57.