Un brillant réveil? La sortie des premiers volumes de la collection Savoir suisse, les «Que sais-je?» helvétiques (Le Temps du 13.11.2002), projette une lumière sur un phénomène discret mais bien établi: le regain de vitalité que connaît l'édition romande dans les sciences humaines et sociales.

De telles recherches (histoire, droit, sociologie) sont souvent vues comme les mal-aimées du paysage scientifique national. Mais leur apport aux débats du moment semble convaincre quelques éditeurs, qui n'hésitent plus, ou moins, à se lancer sur un marché pourtant périlleux.

Etude de cas: à Lausanne, les Editions Antipodes regorgent de projets pour le printemps à venir. Fondée en 1996 par Claude Pahud, un ancien de la librairie Basta! et artisan de la revue satirique La Distinction, cette maison hautement artisanale – le patron a longtemps fait lui-même les mises en pages des ouvrages – s'est fait connaître en publiant les travaux de la section d'histoire contemporaine suisse de l'Université de Lausanne, dirigée par Hans-Ulrich Jost, et un pamphlet de Charles-Edouard Racine sur (plutôt contre) Chessex.

Aujourd'hui, l'ancien libraire décline un catalogue riche d'une trentaine de titres, cinq collections ainsi que des revues – dont les Nouvelles questions féministes –, de l'histoire sociale à la cuisine en passant par la philosophie et la culture (dont un Cinéma suisse muet, Le Temps du 4.12.2002). Surtout, ce patron discret compte augmenter sa production, de cinq à dix volumes à une quinzaine par année.

«A contrario», nouvelle revue

Il annonce une nouvelle revue de sciences sociales couvée à l'Université de Lausanne, A contrario, la traduction d'Un monde qui avait perdu sa réalité – des récits de survivants de l'Holocauste qui vivent en Suisse –, une étude de Jérôme Meizoz sur la figure du «gueux philosophe» imposée par Rousseau, et une nouvelle collection – illustrée – d'études d'histoire suisse conçues pour le grand public avec l'association «histoire.ch». Au menu dès le printemps: le récit de la grève générale de 1918 et une histoire des débuts du cinéma en Suisse. Autant de manières de «faire connaître des travaux universitaires qui, sinon, resteraient à usage interne», estime Claude Pahud, pour qui «outre l'anti-intellectualisme qui sévit depuis longtemps ici, on constate aujourd'hui un mépris pour les débats, on qualifie de politiquement correct tout ce qui est critique et on liquide la discussion avant qu'elle ait lieu. Nous avons de plus en plus besoin de matériaux solides.»

Une telle vitalité, pour un éditeur qui tire ses ouvrages à plus ou moins 1000 exemplaires, ne va pas sans appuis. Claude Pahud se fait aussi entrepreneur culturel car le monde du livre ne connaît aucune subvention régulière: pour chaque projet, il faut multiplier les demandes auprès des cantons, des universités, des fondations privées ou semi-publiques… Mais le paysage commercial l'inquiète: «La disparition des librairies indépendantes est très inquiétante, car elles seules peuvent garder un livre sur une durée suffisante pour qu'il trouve son public.» Riposte: Antipodes inaugure ces temps une nouvelle formule de vente, par souscription, qui devrait permettre de fidéliser le lectorat sans trop pâtir des concentrations du secteur.