Gratin de «promi» (ou «Prominente», soit les étoiles locales) très condensé ce soir d'octobre; comme il est rare d'en remarquer au Theater Neumarkt de Zurich. Cette scène réputée pour son élan expérimental n'est pas sur la liste des adresses où il faut être vu, parce qu'il fait bon être vu. C'est discret, au premier étage d'une bâtisse de la vieille ville médiévale, serrée entre ces voisines immédiates. Or, sur cette place pavée du Niederdorf se presse ce soir un choix de personnalités: le comique Viktor Giacobbo, l'éditorialiste Roger de Weck, la conseillère d'Etat Regine Aeppli, le metteur en scène Volker Hesse...

C'est la première de Der Boss vom Ganzen (Le Direktør), comédie de cinéma signée du danois Lars von Trier. Sélection zélée: elle ironise sur ces comédiens involontaires, les êtres humains, assis sur leur chaise de directeur d'entreprise ou de spectateur. Le metteur en scène Rafael Sanchez avance là son premier travail de nouveau codirecteur du Theater Neumarkt. Avec sa collègue Barbara Weber, il partage son identité d'Helvète, la jeunesse - tous les deux ont 33 ans - et la tâche délicate de polir le blason d'une institution un jour sacrée meilleure scène germanophone par la revue Theater Heute. Et donc, la responsabilité de satisfaire la cour ce soir réunie.

Modeste par sa taille (160 places), l'institution de la Ville a, depuis quarante-deux ans, des ambitions de diva, tournées vers les dramaturges contemporains. Surtout, il y a l'héritage laissé par Stephan Müller et Volker Hesse, maîtres des lieux de 1993 à 1999. Pendant six ans, ils ont fait de cette maison un foyer essentiel du débat culturel, un théâtre de gauche révélateur de contradictions. En 1996, ils créent Top Dogs avec l'écrivain Urs Widmer, féroce satire sur des cadres bancaires confrontés au chômage. Le succès sera international. «Nous ne sommes qu'un nouveau maillon de la chaîne», commente Rafael Sanchez. «L'essentiel est de faire ce en quoi nous croyons plutôt que de satisfaire la mode. Le Neumarkt a toujours représenté le berceau idéal de petites représentations devenues de grands rendez-vous.»

Le destin de l'adresse a nourri de fortes attentes. Directeur depuis 2004, l'Autrichien Wolfgang Reiter, a été prié de s'en aller au terme de son contrat, la fréquentation jugée insuffisante: 14000 entrées annuelles, contre 30000 précédemment. Le choix des successeurs s'est voulu attentif aux «spécificités locales», au risque de pêcher par provincialisme. Comme sa collaboratrice originaire du Toggenburg, Rafael Sanchez, Bâlois, a jusqu'ici œuvré en électron libre sur les grandes scènes suisses et allemandes. En eux. le conseil d'administration a aimé les aspirations d'un programme innovant, un réseau fourni et leur culot esthétique.

A l'heure de cette première, les deux directeurs assurent en personne le contrôle des billets. Ambiance quasi familiale. Le Neumarkt c'est une affaire d'habitués, avec un budget de 5 millions de francs (contre 30 millions pour le Schauspielhaus), un ensemble de huit comédiens intégrés dans une équipe de quelque 40 personnes. Mais quelle est la plus-value de l'institution Neumarkt dans une ville où l'audace, exigée par les statuts du lieu, est le souci de plusieurs maisons. Rafael Sanchez, sans hésitation: «Nous échappons aux obligations logistiques du Schauspielhaus mais disposons, contrairement à la Gessnerallee, d'une troupe. Nous sommes responsables de nous-mêmes.»

Au programme figurent aussi des soirées de discussion politique ou rencontres entre intellectuels pour des causeries sur l'actualité. Les nouveaux venus espèrent garder contact avec la société et construire ainsi, pas à pas, les thèmes des saisons futures. Première opération: le théâtre a ouvert une «bourse aux colères» qu'il entend recycler en utopies. Le week-end prochain, une assemblée générale présentera les résultats de cette entreprise.

Les deux premiers spectacles - la comédie de Lars von Trier et Hair Story - ont laissé sur leur faim - voire déçu - les spectateurs avides de renouveau esthétique et d'audace. Divertissement de bonne facture. Par contre, ils sont portés par une troupe dont personne ne doutera de la volonté de réussir. De s'amuser en jouant, quitte à interpeller le public. Chaque comédien cumule les rôles et les fonctions; la musique est partout. L'appel à la révolution, même noyé d'ironie, envahit l'espace. Les applaudissements ont été nourris. Beaucoup ont envie de donner du temps à la nouvelle équipe pour s'épanouir, pour habituer à la rencontre d'un style qui doit faire le nouveau Neumarkt.