Cinéma

Dans «Un peuple et son roi», Sa Majesté est un citoyen comme les autres

Le souffle de la Révolution française passe sur ce film généreux et passionnant qui, mêlant la grande et la petite histoire, éclaire la difficulté d’abjurer mille ans de monarchie

De Jean Renoir à Jean Yanne, la Révolution française a abondamment inspiré le cinéma français, mais suscité peu de chefs-d’œuvre – un seul, à en croire un ancien dossier des Cahiers du cinéma: le Napoléon d’Abel Gance. Il est vrai que de nombreux cinéastes se sont contentés de décliner paresseusement une imagerie d’Epinal. En a-t-on vu des sans-culottes danser la carmagnole dans des versions animées du Musée Grévin… Aux sons et lumières spectaculaires et didactiques, comme La Révolution française, de Robert Enrico, film officiel du bicentenaire, s’opposent des œuvres tangentielles plus troublantes tels Sade ou Les adieux à la reine, de Benoît Jacquot.

Empathie, honnêteté, puissance visuelle

Avec Un peuple et son roi, Pierre Schoeller – auquel on doit L’exercice de l’Etat, une admirable plongée dans les coulisses du pouvoir – révolutionne le genre. Son évocation frontale de la Révolution française, de la chute de la Bastille et l’exécution de Louis XVI, tient aussi bien de l’opéra révolutionnaire que du réalisme socialiste ou du symbolisme. Porté par une énergie collective digne du Molière d’Ariane Mnouchkine sublimé par des éclairages naturels et des clairs-obscurs suggérant la sensualité du XVIIIe siècle, le film donne à voir, à ressentir la chute de l’Ancien Régime avec empathie, honnêteté (le verbe de l’époque est fidèlement retranscrit) et une grande puissance visuelle – voir les torches des sans-culottes irriguant de lumière les rues de Paris.

Doté d’une éblouissante distribution (Gaspard Ulliel, Adèle Haenel, Céline Sallette, Olivier Gourmet, Louis Garrel, Denis Lavant…), Un peuple et son roi mêle personnages historiques (Danton, Robespierre, Marat, Saint-Just, Reine Audu…), inspirés par les toiles de Mignard ou de David, et personnages de fiction (L’Oncle, Basile, Françoise…) pour faire sentir le souffle de l’histoire, la grande et la petite étroitement enlacées.

Droit divin

«Celui qui s’agenouille devant le roi sera bâtonné. Celui qui insulte le roi sera pendu», proclamait une pancarte lors du retour à Paris de Louis XVI après sa fuite à Varennes. Cette injonction déroutante exprime la dimension charnelle du lien unissant le peuple au roi. Elle résume un cheminement psychologique fascinant: il a fallu plus de trois ans pour que l’idée du régicide fasse son chemin. Le peuple crève de faim, la colère gronde, mais la monarchie absolue de droit divin n’est pas récusée. Le 20 janvier 1793, la Convention vote à une courte majorité la peine de mort pour le citoyen Capet.

Laurent Lafitte compose un Louis XVI impressionnant, alliant la superbe, la morgue et le courage. Le réalisateur, admiratif, évoque l’«incandescence» du comédien. Au pied de la guillotine, ce 21 janvier 1793, il a véritablement «le regard calme et haut qui damne tout un peuple autour de l’échafaud» chanté par Baudelaire.


Un peuple et son roi, de Pierre Schoeller (France, 2018), avec Gaspard Ulliel, Louis Garrel, Adèle Haenel, Laurent Lafitte, Céline Sallette, Olivier Gourmet, Denis Lavant, 2h01.

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