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Un photographe romand traque les absurdités en Israël

Le Lausannois Matthieu Gafsou, aux origines juives, travaille à une exposition des faux-semblants de l’Etat hébreu

Sur la carte de vœux qu’il a choisi d’envoyer pour 2011, un Chinois torse nu semblant défier la montagne et la neige. Matthieu Gafsou, photographe romand et talentueux, aime figer l’absurde.

Il en a eu, dit-il, foule d’occasions en Israël, où il vient de passer un mois. Pourtant, il qualifie son séjour de «désagréable». Le Lausannois, dont le père est un Juif franco-tunisien, nourrit un rapport forcément particulier à l’Etat hébreu.

«Mon père m’a transmis son attachement à la culture juive et j’ai fantasmé ce pays à travers lui, raconte l’ancien élève de l’Ecole de photographie de Vevey. J’ai toujours pensé qu’il y avait une logique à la création d’Israël après la Shoah, qu’il fallait bien trouver un foyer à ces gens déracinés. Pendant longtemps, je ne supportais pas que l’on attaque cet endroit car cela revenait à critiquer les Juifs et donc mon père. Je fais la part des choses aujourd’hui.»

Fin 2010 donc, auréolé de sa récente participation à l’exposition reGeneration2 au Musée de l’Elysée, Matthieu Gafsou part confronter sa construction mentale d’Israël avec la réalité. «Les moments de gêne ont été nombreux. L’omniprésence des armes, les contrôles permanents, l’accueil assez peu chaleureux. Surtout, c’est un pays sans identité. Nombre de villes, les colonies notamment, ne disposent ni de cinéma, ni de bistrots, ni de théâtre. C’est triste.»

Architecture et urbanisme fascinent le Vaudois, quasi trentenaire. Il photographie les colonies, forteresses dominantes destinées à emplir le territoire, et c’est le vide qui l’étreint. A l’image de ces places de jeux qui quadrillent les nouveaux quartiers et restent désespérément inoccupées. Tâches de couleur écrasées de soleil, «sculptures dada». Les clichés de Matthieu Gafsou interrogent les frontières, le mélange des genres et l’incongruité. «J’essaie d’allier des cadrages très géométriques avec des sujets plus ambigus, voire un peu laids. Je veux montrer que rien n’est parfaitement clair et apporter une réflexion sur le médium. Les gens ont tendance à penser que la photographie ne ment pas, or, si elle est soumise au réel, elle le trahit tout le temps.»

L’une des images du jeune photographe met en scène un juif ­ultraorthodoxe pointé par une ­flèche de circulation, une colonie en arrière-plan. Un décryptage un peu rapide y verra un cliché, une photo facile. Gafsou, lui, met en garde contre une lecture simpliste: «Pointer au sens propre l’extrémisme religieux comme cause de l’expansion territoriale paraît a priori séduisant. Or, paradoxalement, de nombreux ultraorthodoxes combattent farouchement la colonisation au titre que les Juifs ne méritent pas Eretz Israël (la Terre promise dans la Torah) tant que le Messie ne sera pas venu…»

Feu de circulation tentaculaire planté sur un rond-point, touriste recouvert de boue de la mer Morte et semblant au désespoir, colombe flanquée du drapeau israélien, Matthieu Gafsou traque ­l’absurde et les faux-semblants, comme un leitmotiv. Une thématique qui l’avait poussé à photographier les constructions grandiloquentes du régime tunisien en 2007-2008. Ce travail lui valut le prix HSBC et la publication d’une monographie, Surfaces, chez Actes Sud. De son passage en Israël, le Lausannois espère tirer un livre et une exposition, auxquels il se consacre actuellement.

Il sait que le sujet est sensible et refuse de se poser en juge. Amateur de philosophie, il est conscient que la vérité n’est jamais simple, surtout pas en Israël. «Il y a le prisme de lecture palestinien ou celui de la Shoah. Ce ne sont évidemment pas les mêmes. Les Israéliens souffrent aussi de cette situation, bien qu’ils soient les forts, les méchants et qu’ils aient un Etat; il n’est jamais agréable de faire la guerre. Je ne me permettrais pas de critiquer les Russes, par exemple, qui vivent dans des colonies. Ils ont fui des conditions difficiles pour se retrouver là et savent à peine ce qu’est le sionisme. Ils appartiennent à quelque chose qui les dépasse. La mécanique de l’Etat, en revanche, est bien huilée, du service militaire à la planification des colonies et c’est aux dirigeants que j’aurais tendance à en vouloir.»

La construction de l’Etat israélien est un autre sujet qui passionne l’ancien étudiant en lettres. Un peuple qui n’en est pas un, des sionistes qui se divisent en communautés polonaise, somalienne, française ou indienne. Les mélanges sont rares. En comparaison, Matthieu Gafsou trouve la Suisse plutôt homogène.

Renseignements: www.ph0.ch

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