Photographie

Un photographe suisse piste Corto Maltese

Le Tessinois Marco d’Anna a arpenté le monde sur les traces de Hugo Pratt. Le Musée des Suisses dans le monde expose ses images et des planches originales du dessinateur italien

Le profil d’un homme, une cigarette à la main, se découpe dans l’embrasure d’une fenêtre de train. On dirait une ombre chinoise. Son reflet se dissipe à côté, en une tache d’encre délavée. Cette image pourrait servir d’exergue à l’exposition Le marin et le photographe au Musée des Suisses dans le monde. Le photographe s’appelle Marco d’Anna. Cet artiste tessinois est connu pour ses collaborations avec l’agence Magnum ou le magazine National Geographic. En 7 ans et 15 voyages, il a parcouru le monde sur les traces du marin Corto Maltese.

Au départ de cette équipée, une commande. La société Cong, gardienne des droits de Hugo Pratt (1927-1995), demande à Marco d’Anna de revisiter les lieux symboliques de la bande dessinée pour illustrer les préfaces de la nouvelle édition couleur. Au château de Penthes, ses photos paraissent prolonger l’univers de Corto Maltese.

«L’idée était, en respectant l’esprit de Pratt, de transmettre ma vision de son œuvre. D’abord, par un hommage visuel», explique Marco d’Anna. Il commence par l’Ethiopie qui a inspiré au dessinateur italien des jeux d’ombres de visages colorés sur fond blanc de désert. Les photos en noir et blanc évoquent la technique de l’encre de Chine qui sera la marque de fabrique de Pratt. Pour rendre l’ambiance des aquarelles, Marco d’Anna a opté pour un Polaroïd transfert sur le papier fabriano, utilisé par le dessinateur. L’effet du lavis est fulgurant.

Les voyages se poursuivent, au fil des albums: l’Irlande pour Les Celtiques, la Chine pour La Jeunesse, le Guatemala pour … Mais le décor ne fait pas seul la force des bandes dessinées. Leur caractère vient des personnages. Marco d’Anna, un siècle après Corto, les a retrouvés: sur ses photos défilent contrebandiers, trafiquants, militaires, tous dans la tradition pittoresque de Pratt. L’équipée a ses dangers: à Paramaribo, notamment, pour la Suite Caribéenne ou encore à Djibouti. Quitte à marcher sur un champ de mines, le photographe capte en image un militaire dont le visage aurait pu attirer l’œil de Pratt.

Paradoxe, le dessinateur n’a jamais utilisé de photo pour recréer l’ambiance d’un lieu. Il avait confiance en ses souvenirs et notes. Pour le reste, il se nourrit de lectures. «Pratt est très cultivé et fait beaucoup d’allusions littéraires, musicales, historiques. Pour comprendre Les Celtiques, faut lire Yeats, Joyce, Wilde», rappelle Marco d’Anna.

En imaginant Corto à la fin des années 1960, Hugo Pratt porte un regard distancié sur l’histoire du début du XXe siècle. Avec son tour du monde, Marco d’Anna y ajoute une nouvelle perspective, celle qui apparaît dans son objectif au XXIe siècle. «Les intrigues de Pratt se nouent autour des trésors, mais c’est un prétexte pour suivre des histoires des gens qu’on croise, mettre en valeur leur lutte invisible au quotidien», raconte le photographe. Sur le marché d’Addis-Abeba, il rend hommage à deux travailleurs d’un atelier du poivre de Cayenne. «Ces gens-là sont aussi des aventuriers, aventuriers du quotidien dont on ignore l’exploit.»

L’exposition et le voyage se terminent en Suisse où Hugo Pratt a passé ses derniers jours. A la question si la Suisse n’était pas un pays trop ennuyeux après tant de voyages, il a répondu à sa manière, par 26 planches à l’aquarelle dédiées aux Helvétiques. Chaque canton, ici, a sa couleur.

«La vérité du voyage n’est pas de rejoindre un lieu. Le vrai récit est entièrement contenu dans un itinéraire, dans un mouvement, au long d’une route instable et fluctuante», dit l’écrivain Marco Steiner dans la préface de la nouvelle collection. Le voyage de Pratt, comme celui de Corto et de tous ceux qui les suivent, est tout d’abord spirituel. D’où peut-être cette photo contemplative à Pékin. Un idéogramme dessiné à l’eau sur les pavés s’évapore lentement, comme s’évaporent dans le temps et l’espace les traces d’un voyageur, réel ou imaginaire.

Franc-maçon, Hugo Pratt avait le goût du mystère. Ses albums sont émaillés de signes ésotériques, dont le sens est réservé aux initiés. Marco d’Anna a traqué ces symboles, d’auberges en gares. Privilège, il a pu visiter la loge maçonne de Hermes à Venise, où Hugo Pratt avait ses habitudes. En quelques flashes, il a saisi l’esprit des lieux. A-t-il découvert la fameuse «clavicule de Salomon», clé du savoir occulte dans l’album Fable de Venise? Ça, il ne le dit pas.

Le marin et le photographe, Genève, Musée des Suisses dans le monde, château de Penthes, jusqu’au 23 décembre (du ma au di, de 10h à 12h et de 13h à 17h); www.penthes.ch

Sur les photos défilent contrebandiers, trafiquants, militaires, tous dans la tradition pittoresque de Pratt

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