Mardi matin à l’église de Verbier, Jan Lisiecki choisissait de s’illustrer dans des pièces globalement méconnues (de Bach à Messiaen) au lieu de chercher à briller avec des tubes du répertoire. Si le pianiste canadien possède une qualité, c’est la délicatesse de son toucher. D’emblée, il apporte un éclairage debussyste aux trois Préludes de Messiaen qui ouvrent son récital. Les nuances sont subtilement dosées; les couleurs pianistiques sont fines, mais tout cela paraît un peu lisse. Jan Lisiecki, qui joue les yeux fermés, tend à se réfugier dans son monde. Autant «La Colombe» est délicatement galbée, autant le «Chant d’extase dans un paysage triste» manque de cette intensité mystique que suggère le titre. Le pianiste joue de son toucher fluide et ailé dans le dernier Prélude au titre énigmatique, «Le Nombre léger».

Dans les Trois Danses tchèques de Martinu, on admire son sens de la polyrythmie et une certaine veine ludique. Les Trois pièces du compositeur canadien Marjan Mozetich, né en 1948, séduisent par leur nature poétique et la dextérité qu’elles réclament (la «Toccata» finale) sans être mémorables. Pareil pour les deux pièces de Paderewski, le «Menuet en sol majeur» extrait de l’Humoresque de concert, au charme rococo, et le Nocturne Opus 16 No 4 que Jan Lisiecki joue de manière décidément trop lisse. Dans le choix de pièces de Chopin, le jeune pianiste fait preuve de bon goût et de délié sans parvenir à imprimer une vision très personnelle. Il est capable de galber joliment les mélodies ( les deux Nocturnes offerts en bis) sans aller encore au bout de l’expression.

Jan Lisiecki a paru plus affirmé dans le Trio Opus 1 No 3 de Beethoven qu’il jouait mercredi soir à l’église de Verbier. La netteté des traits, la vivacité des accents (avec le fin Itamar Zorman au violon et le très expressif Torleif Thedéen au violoncelle) enchantent. Cette prise de risques s’avère payante, comme si Jan Lisiecki avait besoin d’être mis en danger. On a là un artiste en devenir, dont l’expression demande encore à s’épanouir.