Une histoire de guerre, au départ. Les troupes d'élite de l'armée ottomane qui tiennent le siège de Vienne, fin du XVIIe siècle. On les appelle les janissaires; et la seule évocation de leur nom suffit en général à barbouiller l'estomac. Au plus profond des palais, on les entend rugir. Leurs cymbales tonnent. Leurs tambours lacèrent. C'est peut-être par cette musique, violemment percussive, davantage que par les lames aiguisées, que les Turcs hantent une Europe qui finit par triompher. Sitôt les accords de paix paraphés, la délégation diplomatique venue d'Orient abandonne un orchestre de janissaires à Vienne. Le début des Turqueries.

Joli projet que cette invitation lancée par le Montreux Jazz Festival au pianiste Fazil Say. Fazil Say? Un monstre délicieux, né à Ankara il y a trente-huit ans, le genre qui n'apparaît qu'une fois le siècle dans un pays. Il faut l'avoir vu chevaucher des orchestres de prestige, le Philharmonique de New York, celui de Baltimore ou de la BBC; virtuose du classique qui dérive volontiers vers le jazz quand il s'agit d'accélérer le tempo. Une roquette qu'on n'arrête pas, qui semble toujours concentrer une heure de récital en cinq minutes de rafales. «Carte blanche autour de Rondo Alla Turca», prétend l'intitulé de ce concert livré au château de Chillon. «C'est une façon de parler. Il s'agit surtout de mêler l'Orient et l'Occident.» Il faut dire que Fazil Say vient d'être bombardé ambassadeur interculturel par l'Union européenne. Une manière de confirmer que l'homme se love au carrefour.

Mais ce Rondo, qui concentre trois siècles de préjugés sur la Turquie, l'Empire ottoman, bref, ces autres de l'Est, on se demande comment il peut inspirer des Turcs. Dernier mouvement de la Sonate no 11 de Mozart, il est composé vers 1783. C'est un tube de la musique classique. Il imite de près ou de loin le vacarme des janissaires, dont la vogue en était alors à son apogée du côté de Vienne. Il faut dire que, après les avoir craints, les sultans turcs et leur garde rapprochée, leurs coffres qui débordent de café et d'épices, font les après-midi mondains de salons autrichiens. Des cymbales et des tambours sont même introduits dans les orchestres européens. Mozart compose un opéra, L'Enlèvement au Sérail, qui joue autant sur l'angoisse du Pacha sanguinaire que sur l'attraction pour les vierges offertes des Harems; il considère d'ailleurs l'authentique musique turque comme «offensante pour les oreilles». Il se contente d'en utiliser l'effet comique. Haydn, Beethoven s'enfilent aussi dans les marches turques, cette brutalité jouissive qui raconte pour eux autant la virilité des parades que les effluves orientaux.

Un exotisme que Fazil Say continue parfois d'incarner dans un monde classique où l'on feint d'occulter la question des origines. On ne compte plus les soirs où le pianiste a dû interpréter ce Rondo qui n'a pourtant rien de turc. «Le courant de la musique turque dans l'Europe du XVIIIe impose ses clichés sur notre culture. Notre pays est si riche du point de vue artistique. On veut continuer de voir la Turquie comme un pays absolument autre. Alors que c'était une des premières républiques, d'une modernité folle.» Entre-temps, le Rondo a débordé vers le swing. Celui de Dave Brubeck qui, selon Say, propose une version plus turque - par ses mesures composées, dans le Blue Rondo - que Mozart. Et Fazil Say se retrouve dans cette position étrange où il intercepte une mythologie européenne déviée par l'improvisation américaine sur une nation qu'il connaît de première main. «C'est amusant. Cela me permet de parler de cette relation proche et distante qui unit la Turquie et l'Europe.»

C'est d'aujourd'hui qu'il s'agit, bien entendu. Dans la vision pré-orientaliste que Mozart n'éprouve aucune honte à propager, la perception ancienne de ce sanctuaire musulman aux portes de l'Europe se trouve tout entière contenue. «Le débat est agité, chez moi», précise Say. «Notre démocratie est fragile. Et l'opportunité d'accéder à la communauté européenne permettrait à mon sens d'effacer un lourd passif de part et d'autre. J'imagine un pont entre l'Orient musulman et l'Occident chrétien, dont la Turquie pourrait être le pilier.» Un acte politique, peut-être. Une ambition mélomane, au premier chef. Fazil Say convie à ses agapes au château l'extraordinaire percussionniste Burhan Öçal, qui vit à Zurich et a sorti un album nommé Groove alla Turca, avec le bassiste américain Jamaladeen Tacuma. Et puis, la violoniste moldave Patricia Kopatchinskaja. Difficile d'affirmer maintenant comment cette reprise en mains turques va se formuler. Mais le clin d'œil aux janissaires tapageurs est déjà savoureux.

Jazz meets Classic/Fazil Say: Carte blanche autour de Rondo Alla Turca. Ve 18 juillet, 21h. Château de Chillon. http://www.montreuxjazz.com