Au départ, c’était un coup de tête. La concertiste Célimène Daudet, père français, mère haïtienne, constate qu’il n’y a pas sur ce morceau d’île de piano à queue. Elle organise une levée de fonds sur Internet, un concert de charité à New York et elle dégotte un Yamaha «tropicalisé», conçu pour résister à l’humidité; l’instrument navigue alors du Panama en Colombie, puis en Jamaïque et en République dominicaine, dans un périple à la Fitzcarraldo dont il faudrait faire un film. Après trois mois de repos forcé en douane, il est embarqué sur un petit camion, traverse encore les montagnes du sud haïtien – une route si sinueuse qu’on risque la chute à chaque virage – pour se retrouver, un soir de novembre, au cœur de la petite cité de Jacmel.

Célimène Daudet voulait baptiser le clavier, faire les choses bien; elle a créé, avec tout un tas de gens inspirés, un festival ouvert à Jacmel et poursuivi cette semaine à Port-au-Prince. «J’avais le piano et les artistes. Il manquait la personne essentielle qui permette de déplacer le piano et de le régler. Un piano de concert exige des réglages très fins et il y a très peu de spécialistes qui peuvent faire ça», explique celle pour qui il n’était pas question d’organiser le festival sans un accordeur. Elle contacte alors Matthias Maurer pour obtenir «quelques conseils». Au final, il se propose de faire le voyage d’Haïti.

Dévoiler l’invisible

Matthias Maurer est un facteur de pianos établi à Puidoux. On le voit un jour régler le clavier de Herbie Hancock au Montreux Jazz Festival, un autre ajuster les marteaux pour un maître du classique. Après vingt ans de métier, il a dû s’adapter aux conditions de travail particulières en Haïti. «En Suisse, je bénéficie des infrastructures de base, des routes lisses, mais aussi des voitures spéciales pour le transport des pianos.» Pendant une dizaine de jours, sous la pluie, dans la touffeur, le Vaudois se penche sur le Yamaha clinquant comme un chirurgien sur un patient.

Matthias Maurer a rencontré à Port-au-Prince son seul homologue dans le pays: Adrien Lemaine, accordeur depuis plus de vingt-cinq ans. «Il est méthodique. D’habitude, j’accorde par octaves, lui le fait par tierces et par dixièmes. Sa technique est très facile, je pense que je vais l’utiliser», raconte Adrien Lemaine, qui accorde tous les pianos du Festival international de jazz de Port-au-Prince.

Au Centre d’art de la capitale, l’espace historique où la peinture naïve d’Haïti est née, Matthias Maurer a animé un atelier devant un public composé, entre autres, d’artistes, de pianistes et d’élèves de musique. Il a dévoilé «le cœur du piano» à une assistance curieuse qui ne cessait pas de poser des questions. «En général, explique Célimène Daudet, on ne voit pas les accordeurs. C’est un métier de l’ombre. Ici, Matthias est aussi visible que les artistes. C’est génial.» Comprendre ce que l’instrument a dans le ventre pour en goûter mieux la cuisine.  

 

Initiative nécessaire

La première édition du Festival international de piano d’Haïti s’est achevée mercredi dernier. Elle a réuni des musiciens haïtiens et du monde entier, mis des compositeurs classiques haïtiens sous les doigts de grands concertistes, offert à de jeunes solistes du pays de jouer Debussy ou Chopin face à un public qui n’a pas souvent l’occasion d’entendre ce répertoire. Célimène Daudet affirme que l’événement aura lieu désormais chaque année en Haïti, dans différentes villes. «Ça m’a conforté dans l’idée que c’était une initiative nécessaire.» Un rêve durable, au fond.

Quant au piano, il restera à l’Audio Institute de Jacmel, école de formation des ingénieurs du son. Matthias Maurer, lui, se sent déjà enthousiaste à l’idée de retourner en Haïti l’année prochaine. Sa présence a profité à quelques pianos de l’Ecole de musique de Jacmel, qui n’avaient pas reçu de visite d’un accordeur depuis longtemps.