Critique: «Assoiffés» à Cologny

Folle histoire d’eau au Crève-Cœur

Entrer en scène, c’est parfois comme se jeter sur le ballon. C’est ce que l’acteur Lionel Brady fait depuis mardi au Théâtre du Crève-Cœur à Cologny. Il est en pétard et il est formidable. Il s’arrache à de mauvais draps. Il a 17 ans dans la pièce – 28 dans la vie –, il s’appelle Murdoch, il a des épaules de demi-de-mêlée, une chemise de bûcheron, des falzars qui ont essuyé toutes les guerres qu’on s’invente à cet âge. Il déferle en vague, Murdoch. Vous ne saisissez pas tout ce qu’il dit, mais vous ne voyez que lui. Il fait voler en éclats son mal-être d’ado québécois, s’insurge contre les adultes, les amis de ses parents qui posent toujours la même question, «l’école comment ça va?», tout ça avec l’accent de là-bas. C’est marée haute, vous êtes pris.

L’auteur Wajdi Mouawad, 46 ans, saute à la gorge d’entrée de jeu, c’est une affaire de technique et de tempérament. Avec Assoiffés, il signe une pièce qu’on dira à tombeau ouvert. A l’intérieur, un enfant guette, il n’est pas sûr qu’il soit mort. Le metteur en scène genevois Vincent Babel a visité ce caveau. Il en est revenu avec un spectacle poignant comme un requiem dans le creux de l’oreille.

C’est que Wajdi Mouawad entend des voix, celles de son enfance à Beyrouth où il naît en 1968; celles des infortunés de la guerre civile qui ravage son pays; celles de sa nouvelle vie au Québec dès l’adolescence. Ses ouvertures de textes sont des éruptions. Des bafoués réclament des comptes. Devant eux, l’histoire file en torrents. Un affluent ici, un autre là. Dans votre fauteuil, vous nagez. Puis, vous profitez du courant. Wajdi Mouawad écrit en maître-nageur. Ses intrigues, il les échafaude comme Georges Simenon. Ses paysages, il les projette dévastés, comme l’un de ses maîtres Cormac McCarthy – l’auteur de La Route. Cette habileté, ce souffle sont un privilège: son œuvre fait fureur partout, de Montréal à Avignon en passant par Paris.

Assoiffés est une histoire d’eau. Au départ, il y a les yeux injectés de Lionel Brady. Mais il s’éclipse. A sa place, un Géotrouvetout sec (Jean-Luc Farquet excellent) médite au-dessus d’un aquarium. Il est anthropologue judiciaire, métier qui consiste à donner un nom aux cadavres qu’on repêche. Le lac d’à côté vient d’en recracher un. Ou plutôt deux. Un adolescent fondu dans le corps d’une demoiselle. Il le reconnaît: c’est Murdoch, noyé dans les bras d’une beauté. Mais qui est-elle, cette dame du lac? Un fantôme? Une fiction faite feu? Bientôt, vous comprendrez. Mais pour le moment, le récit coule, de sursauts en ruisseaux.

Mal monté, Les Assoiffés pourrait virer psychodrame. La réussite de Vincent Babel et de la décoratrice Lorédane Straschnov est d’éviter cet écueil, d’épouser avec doigté la verve fantastique de la pièce, jusqu’à cette apparition féerique, la dame du lac revenue de son antre sous-marin. Elle, c’est Norvège jouée par Isabelle Caillat, cette actrice suisse échappée d’une toile de Pierre-Auguste Renoir. Elle a la lumière de ses héroïnes, une distinction qu’elle chiffonne à merci. Dans le ventre de Norvège, une pieuvre à huit tentacules fait son lit. Elle dit alors: «Quand l’enfance touche à la nuit des temps,/elle se retrouve pour toujours dans le noir.» Assoiffés est un sépulcre qu’il fait bon fréquenter. Deviendrait-on romantique?

Assoiffés, Théâtre du Crève-Cœur, Cologny (GE), jusqu’au 22 mars; rens. 022 786 86 00; www. theatreducrevecoeur.ch