Genre: Roman
Qui ? Nic Pizzolatto
Titre: Galveston
Trad. de l’américain par Pierre Furlan
Chez qui ? Belfond, 330 p.

Il ressemble à un homme des bois. Il carbure à la tequila, vit dans une caravane, cache dans ses bottes un 9 mm et conduit un pick-up aussi défoncé que lui. Tee-shirt noir, blouson, san­tiags, barbe jamais rasée, Roy Cady – alias Big Country – n’est pas du genre facile. A La Nouvelle-Orléans, où «l’air est chargé de pétrole et d’ordures chaudes», il est l’homme de main de Stan Ptit­ko, un truand qui lui fait exécuter les basses besognes. Les coups, Roy en donne volontiers. Il en a également beaucoup reçu, il est blindé et, lorsqu’un médecin lui annonce qu’il risque d’être terrassé par un méchant cancer – «des poumons pleins de rafales de neige» –, il encaisse sans broncher. Mais son boss a lui aussi décidé qu’il mourrait et il lui tend une embuscade à laquelle il survivra miraculeusement, après une fusillade digne d’un roman noir.

Ayant vu tous les films de John Wayne, Roy s’y connaît en cavales. Pour échapper à la vengeance de Stan, il s’enfuit sur les routes brûlantes du Sud avec, à bord de son pick-up, deux invitées inattendues: Rocky, une prostituée de 18 ans, et sa petite sœur de 4 ans, Tiffany. Drôle de trio, qui échoue dans un motel crasseux de Galveston, au Texas. Entre-temps, Roy s’est découvert un cœur de samaritain mais il n’a pas pu percer tous les secrets de Rocky, une âme perdue dont il est peut-être secrètement amoureux…

Fin du premier acte. Le second commence vingt ans plus tard, en 2008. Le cancer n’a toujours pas eu raison de Roy et il travaille dans un motel de Galveston. Ce jour-là, son employeur lui apprend qu’un type «genre dur à cuire en costar» le recherche. Pas effacé, le passé? De vieux comptes à régler? «Je parcours ma vie mentalement et je dois admettre que, si quelqu’un s’est lancé à mes trousses, ça ne peut pas être avec des intentions amicales. Cette sensation d’une dette venue à échéance me pèse sur l’estomac», lance Roy, qui ajoute: «La leçon de l’histoire, c’est la suivante: jusqu’à notre mort, on est fondamentalement dans l’inauthenticité.»

Comment retrouver un peu d’authenticité, quand le destin a décidé de ne pas vous épargner? Roy, l’homme traqué, ressasse ses souvenirs et, peu à peu, se réfugie dans les livres, des compagnons auprès desquels il cherche un fragile réconfort, une lumière, pour oublier que «l’enfer existe». Ce qu’il finira par découvrir, c’est que des petits malfrats de son espèce cachent dans leurs cœurs des braises d’humanité qui peuvent s’enflammer au moment où l’on ne s’y attend pas, comme des promesses de renaissance. «Ici, dira Roy, on pouvait négocier un avenir. Balancer ses souvenirs dans la lumière blanche du golfe comme on jette des feuilles dans un feu de jardin.»

On s’attache à ce personnage meurtri, tiraillé entre le bien et le mal dans un univers hostile: mêlant polar et quête spirituelle, Galveston est une des belles découvertes de cette rentrée littéraire, ce qui vient de lui valoir le Prix du premier roman étranger. Quant à son auteur, Nic Pizzolatto, il est né dans une famille d’origine italienne et il porte en lui tous les stigmates du Deep South. «J’ai grandi au sud de la Louisiane dans une région rurale très pauvre où la violence ordinaire sert de langage commun: beaucoup d’alcool et de bagarres, un tas de fanatiques religieux et d’illettrés, un endroit très dur où l’on vit en se battant», raconte Pizzolatto, qui a quitté sa famille à 17 ans, s’est toujours «débrouillé seul», a lu Hammett, Dostoïevski, Jim Harrison, Denis Johnson et surtout Faulkner, «le premier écrivain que je découvris, venant d’une région où l’on se méfiait des livres».

Après avoir enseigné à l’université – «un marché de dupes» –, Pizzolatto s’est mis à écrire et a il détruit un premier roman avant de se lancer dans Galveston . «Mes personnages, poursuit-il, m’ont ramené dans des endroits où je ne m’autorise pas souvent à me rendre et je me suis parfois retrouvé avec les larmes aux yeux, en raison de ce que je ressentais à leur place.» Pizzolatto explique aussi que la musique de Jimi Hendrix l’a toujours accompagné pendant la rédaction de son roman. Et il glisse ce dernier commentaire, qui résume parfaitement son travail, et sa rage: «La détresse est probablement un effet de la pauvreté. En Amérique, si vous êtes pauvre, vous mourez ou vous tombez dans la criminalité. La plupart des crimes commis dans ce pays me semblent être le résultat d’une sorte de lutte des classes.»

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Nic Pizzolatto

Extrait

«Il y a des expériences auxquelles on ne peut survivre; après elles,on n’existe plus entièrement, mêmesi on n’a pas réussià mourir»