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Un pont entre graffiti et art contemporain

La Fondation Speerstra vient d’ouvrir à Apples; elle expose les toiles des graffeurs new-yorkais et les sculptures de l’Anglais Phillip King

La scène se déroule il y a presque trente ans, en juin 1984, en plein air à l’entrée d’Art Basel qui était déjà dans le peloton de tête des foires d’art moderne et contemporain. Quelques hurluberlus semblent danser devant une toile immense qu’ils recouvrent de peinture et de signes éclatants tout en écoutant une musique tonitruante sur d’énormes radiocassettes. Ces individus ont été invités par la galerie Sydney Janis de New York. La création à l’extérieur. La vente à l’intérieur. Le succès et une sorte de consécration pour le graffiti new-yorkais.

Dès cette époque, un homme est saisi par la passion du graffiti. Il s’appelle Willem Speerstra. L’une des toiles peintes à Bâle est maintenant aux cimaises de la fondation qui vient d’ouvrir ses portes dans la campagne vaudoise à quelques kilomètres de Morges, à Apples, où l’on peut aller en voiture mais aussi en train. La Fondation Speerstra est à un petit quart d’heure de marche de la gare. C’est un bâtiment industriel sans façon. Côté lac, la vue est spectaculaire. Il y aura bientôt un restaurant pour la contempler à table. Mais l’essentiel, c’est la collection, de graffitis sur toiles et d’essais sur papier de Daze, Crash, Sharp, Jonone, ou Futura 2000, quelques grands noms du graffiti américain des années 80, et les photographies d’Henry Chalfant, qui racontent l’épopée des précurseurs partant à l’assaut des voitures du métro.

Chez les Speerstra, on aime le graffiti de père en fils. Le père a été l’un des premiers à considérer que les graffeurs n’étaient pas des délinquants. Son fils, Willem Speerstra Jr, tient une galerie pas très loin, à Bursins. Mais la fondation d’Apples n’a rien d’un commerce, c’est un musée. Dont l’ambition est non seulement de faire connaître un chapitre capital de la création visuelle à la fin du XXe siècle, mais aussi de montrer que ce chapitre n’a rien d’un codicille et qu’il fait partie de l’histoire de l’art contemporain puisque plusieurs salles sont réservées à des expositions d’artistes reconnus. En ce moment, pour l’ouverture, Phillip King, un sculpteur anglais né en 1934, enseignant à la Saint Martin’s School of Art de Londres, et, avec Antony Caro, l’un des fondateurs de ce qui fut appelé au tournant des années 1970 la nouvelle sculpture anglaise.

En 1960-61, après un voyage en Grèce, Phillip King crée un objet insolite et blanc, une espèce de cadre épais percé d’une ouverture, qui semble avoir été soustrait au mur d’une maison sommaire, un morceau du réel et en même temps une réalité inventée qui est posé à même le sol. A quelques pas de cet objet, intitulé Window, Declaration, une œuvre tout aussi dépouillée, carrés, cercles, croix réunis par une tige, la fin ou le début d’un mouvement possible, stoppé net. Il y a chez Phillip King une manière péremptoire d’occuper l’espace. Ses sculptures sont simples, pas très grandes. Elles n’empruntent pas les voies tortueuses de l’installation. Ce sont des objets en équilibre, qui tiennent sans socle, de leur propre poids. D’abord l’austérité de la pierre ou du plâtre. Puis la couleur vive qui modifie l’environnement. Mais aussi le sens de l’humour comme ce Père Ubu en bronze.

Au rez-de-chaussée donc, les toiles des graffeurs, leur volubilité, leurs accents politiques, leur agressivité passablement maîtrisée où l’évocation des situations sociales, de la Guerre froide, des signes de la société américaine est conjuguée à l’affirmation de soi soulignée par les signatures géantes. Un style, il faut l’appeler ainsi puisqu’il a été repris par d’autres, comme un langage qu’il importe de connaître pour pouvoir le reproduire et pour pouvoir le décrypter. Au sous-sol, à côté d’une installation signée par Hervé di Rosa, les salles consacrées à Phillip King, à la formation d’un autre style, discret et fort, pleinement inscrit dans l’histoire de l’art contemporain et dans l’histoire de la sculpture.

Ce voisinage propose une énigme. Pourquoi les graffeurs restent-ils, presque un demi-siècle avec les premiers tags du métro, en marge de l’art contemporain, à quelques exceptions près comme Jean-Michel Basquiat et Keith Haring? Pourquoi ont-ils leurs galeries, leurs réseaux, leurs lieux et leur mode de vie? Pourquoi leurs nouveaux adeptes continuent-ils de jouer la scène primitive de la marginalité et de la clandestinité? La Fondation Speerstra ne propose pas seulement le graffiti en majesté. Elle ouvre un pont. Reste encore à le franchir.

Fondation Speerstra. Du vendredi au dimanche et les jours fériés, 10-18h. Rens. www.fondation-speerstra.ch Exposition Phillip King jusqu’au 23 décembre.

Willem Speerstra a été l’un des premiers à considérer que les graffeurs n’étaient pas des délinquants

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