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Essai. Un prêt-à-penser anti-libéral

Pamphlet savant ou ouvrage savant aux accents pamphlétaires? Dany-Robert Dufour scrute la postmodernité néolibérale.

Dany-Robert Dufour. Le Divin Marché. La révolution culturelle libérale. Denoël. 342 p.

On ne sait trop s'il faut lire Le Divin Marché comme un pamphlet aux accents savants, ou comme un livre savant aux accents pamphlétaires. Du livre savant, il garde le souci des références aux grands auteurs et à leurs exégètes universitaires (il tient par exemple en grande estime les travaux que le théologien genevois François Dermange a consacrés à Adam Smith); du pamphlet, le goût de la généralisation hâtive, de l'exemple qui frappe et des jugements à l'emporte-pièce.

Cible de toutes ses critiques: la postmodernité néolibérale, qui dissout toutes les références symboliques au profit d'un seul Dieu qui règne sans partage, le Marché. A la différence du libéralisme moderne, qui oscillait encore entre régulation et dérégulation, le libéralisme postmoderne a opté pour une dérégulation intégrale qui abandonne chacun à ses intérêts égoïstes et le Marché à lui-même. Du coup, les relations humaines deviennent entièrement contractualisées, sans référence à un Tiers extérieur: et Dufour de citer l'exemple effectivement hallucinant de ces «sexual consent forms», formulaires de consentement sexuel où deux personnes décidant de vivre ensemble, décrivent par le menu ce qu'ils s'engagent à faire et à ne pas faire, à toucher et à ne pas toucher, sous peine de poursuites judiciaires en cas de non-respect de l'accord conclu. Conséquence: la party du samedi soir qui vire fréquemment aux ébats pornographiques. «Décidément, la postmodernité aime le paradoxe, commente Dufour: ce mélange de pornographie ambiante et de relations sexuelles hypercontractualisées ne choque plus personne [...]. Comment, dans ces conditions, pourrait-il encore exister une loi puisqu'il s'agit en même temps de prescrire et d'interdire la même chose?»

Dufour scrute ainsi à travers dix commandements résultant de la morale néolibérale les dégâts de l'effacement de toute Loi autre que celle du Marché: «Rapport à l'autre: Tu utiliseras l'autre comme un moyen pour parvenir à tes fins!»; «Rapport au savoir: Tu offenseras tout maître en position de t'éduquer!»; «Rapport à la Loi: Tu violeras les lois sans te faire prendre!» et ainsi de suite, dans le rapport au politique, à la langue, etc. Où l'on voit comment la psychanalyse lacanienne, d'où Dufour tire ses concepts, peut aisément flirter avec une certaine forme de nostalgie passéiste voire réactionnaire, dont l'auteur se défend, bien sûr, mais que toute sa démarche confirme par ailleurs. Amusant dans son intention batailleuse, Le Divin Marché devient agaçant par ses approximations théoriques, et finit par sombrer dans une sorte de prêt-à-penser anti-libéral aussi irritant que ce qu'il combat.

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