Un prince du piano dans Chopin

Nelson Freire était au sommet dans le «2e Concerto», jeudi soir au Victoria Hall de Genève. Charles Dutoit a magnifiquement dirigé Ravel à la tête de l’OSR

Chopin a beau être le plus familier des compositeurs romantiques, il est aussi le plus difficile. Comment retrouver la fraîcheur pour jouer une œuvre comme le 2e Concerto en fa mineur ? Nelson Freire ne se pose pas de questions. Il joue, tout simplement. Son naturel, la richesse de coloris alliée à une souplesse permanente font qu’il a l’air d’inventer la musique sur l’instant.

C’était jeudi soir, au Victoria Hall de Genève. Le pianiste brésilien, grand ami de Martha Argerich (qui assistait au concert dans une loge au parterre), a été très applaudi après ce 2e Concerto accompagné par Charles Dutoit et l’OSR. La transparence du son, la beauté des phrasés, sans jamais rien d’empesé, font de son interprétation un modèle de simplicité. La fin du premier mouvement réserve des élans fougueux, tandis que le «Larghetto» respire une sensualité tendre. Il y a de la noblesse dans ce jeu, avec une finesse de contours que l’on ne retrouve pas dans l’accompagnement inégal, pas suffisamment creusé de Charles Dutoit à la tête de l’OSR.

Couleurs chatoyantes

Le grand chef lausannois, 78 ans, s’est surpassé dans la 2e Suite de ­Daphnis et Chloé de Ravel offerte en fin de soirée. Là, on a retrouvé les couleurs de l’OSR telles qu’on les aime, chatoyantes, voluptueuses. Ibéria de Debussy, donné en ouverture de soirée, a posé davantage de problèmes. D’abord parce qu’il est très difficile d’unifier les différentes strates qui se superposent et se télescopent au fil de l’œuvre. On relève quelques crispations, des imprécisions et problèmes de justesse (notamment aux cordes), malgré l’impulsion assez franche que donne Charles Dutoit aux musiciens. Les intentions sont là (la rudesse des accents dans «Par les rues et par les chemins», la volupté chaloupée), mais elles doivent encore être digérées, ce qui sera on l’espère le cas lors de la tournée de l’OSR dès la semaine prochaine aux Etats-Unis.

Le Chant du rossignol de Stravinski, qui figurait aussi à ce programme décidément exigeant, a semblé plus fluide dans l’enchaînement des séquences. Charles Dutoit fait ressortir les éléments d’inspiration folklorique dans cette musique qui oscille entre splendides éclats colorés et passages un peu plus monotones. Mais pour l’émotion pure, la 2e Suite de Daphnis et Chloé fut l’éblouissement de la soirée. Charles Dutoit adopte un tempo relativement mesuré dans le «Lever du jour» qui permet d’apprécier toutes les couleurs aux bois et aux cordes. Le solo de flûte (par Loïc Schneider) est magnifiquement ourlé, jusqu’à l’orgie finale, d’une ivresse dionysiaque.