Elle figure ce mercredi en tête, à 8 contre 1, sur le site britannique de paris de Ladbrokes, juste devant Ngugi wa Thiong’o – lui aussi coté à 8/1 –, Haruki Murakami, challenger de toujours à 10/1, et Margaret Atwood, autrice de La Servante écarlate. A la veille de l’attribution du Prix Nobel de littérature, l’écrivaine française Annie Ernaux est considérée, par les bookmakers, comme la plus «nobélisable» de toute la littérature mondiale.

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Que signifie ce classement flatteur, noté par le Guardian et plusieurs autres médias? Est-il vraiment le signe d’une élection à venir? Seule l’annonce de la décision du jury suédois mettra véritablement fin à ces interrogations. Ce sera ce jeudi 6 octobre, à 13h – «au plus tôt», précise l’institution des Nobel. Pour autant, l’apparition d’Annie Ernaux en tête de liste ne va pas sans une certaine cohérence.

Traduite en anglais sur le tard

Première condition pour être distingué par les Nobel, la traduction, notamment en anglais. Or, si Annie Ernaux, qui est née en 1940 et publiée depuis 1974, est lue et étudiée depuis longtemps par le monde universitaire anglo-saxon, son œuvre majeure, Les Années (The Years), publié en français en 2008, n’a été traduite qu’une dizaine d’années plus tard; L’Evénement (Happening), livre fondateur sur l’avortement, n’est lui aussi sorti que récemment en anglais. La parution de The Years, très remarquée, avait permis à Annie Ernaux de figurer en 2019 sur la dernière liste des prétendants au Man Booker International Prize. Depuis, les traductions en anglais d’autres livres de l’écrivaine se sont multipliées. Cette activité à la fois intense et tardive de traduction explique peut-être pourquoi Annie Ernaux n’est pas apparue plus tôt sur les listes des bookmakers – ce qui d’ailleurs est assez bon signe, au vu de précédents exemples.

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Pas assez de femmes

A ceci s’ajoute la rareté des lauréates féminines, 16 en tout et pour tout. Seules neuf femmes ont obtenu un Prix Nobel de littérature au XXe siècle, et déjà – c’est heureux – sept au XXIe siècle. Parmi ces 16 écrivaines, cependant, on ne compte pas une seule francophone. La nomination d’Annie Ernaux pourrait donc s’inscrire dans une logique qui incite les jurés à regarder du côté des écrivaines et à varier les langues, les genres littéraires et les pays distingués. Mais cette même logique pourrait aussi pousser les jurés à porter leur regard sur l’Afrique, continent pauvre du Nobel de littérature avec seulement quatre écrivains couronnés dans l’histoire du prix. A quoi s’ajoute le fait que l’an passé c’est déjà une femme, la poétesse Louise Glück, qui a été élue.

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Un prix qui serait mérité

Enfin, il faut le dire, Annie Ernaux mérite un Prix Nobel de littérature. Son œuvre, largement autobiographique, possède une valeur à la fois littéraire et historique. Si son écriture est «blanche», selon le terme consacré, la façon dont elle regarde, aborde et restitue le réel visible et invisible témoigne d’une maîtrise et d’un art remarquables et singuliers. Si son travail est pour une part un retour à soi, à sa vie, il n’a rien de nombriliste, au contraire. Il est dans la surprise, dans l’interrogation, jamais dans le témoignage ou la thèse.

Ses livres – plus d’une vingtaine à ce jour – pour être personnels n’en renvoient pas moins à la condition des femmes et racontent ce tournant majeur qu’a représenté pour elles le XXe siècle, avec l’avènement des droits et de la contraception. Mais Annie Ernaux ne se limite pas au monde féminin, dans ses textes. C’est toute une époque qu’elle s’emploie à restituer, se faisant ainsi l’autobiographe de toutes celles et ceux qui, comme elle, ont traversé la seconde partie du XXe et le début du XXIe siècle. E. Sr.


Cinq autres «nobélisables»

■ Haruki Murakami, l’éternel favori

Le Chinois Mo Yan, sacré en 2012, reste le dernier écrivain non européen ou nord-américain à avoir été adoubé par l’Académie suédoise. Le Japonais pourrait-il lui succéder et ainsi devenir le quatrième Asiatique nobélisé? Si l’auteur des labyrinthiques Kafka sur le rivage et 1Q84 est depuis une dizaine d’années régulièrement cité, voire favori, il semble malheureusement bien que son heure soit passée et qu’il soit devenu trop internationalement lu et reconnu pour être sacré. A moins que, une année après avoir révélé une poétesse américaine méconnue et quasiment pas traduite, Louise Glück, les cinq jurés ne décident de s’assurer une abondante couverture médiatique mondiale, en mode «Murakami enfin!».

■ Chimamanda Ngozi Adichie, une Nigériane engagée

En quelques années, elle est devenue une des voix africaines qui comptent, en même temps qu’une figure essentielle du féminisme moderne. Même si elle est encore relativement jeune, la Nigériane ferait à 44 ans une magnifique lauréate, ce serait le signal d’une ouverture vers demain et l’ailleurs, à l’heure où l’Académie suédoise promet plus de diversité, mais sans toujours vraiment s’y tenir. A cela s’ajoute le fait que le continent africain n’a plus reçu le Nobel de littérature depuis 2003 et le sacre du Captonien J. M. Coetzee. Récompenser Chimamanda Ngozi Adichie serait aussi un bon moyen de faire oublier la polémique qui a entouré l’attribution du prix 2019 au controversé Peter Handke, qui s’est distingué pour le pire en assistant aux funérailles du génocidaire Slobodan Milosevic.

■ Ngugi wa Thiong’o, la voix de la décolonisation

Né en 1938 dans le Kenya britannique (le pays ne gagnera son indépendance qu’en 1963), il est souvent considéré comme un des plus grands écrivains africains vivants. Le préférer à Chimamanda Ngozi Adichie serait un moyen de mettre en lumière un continent trop souvent oublié à travers une œuvre majeure et accomplie, démarrée au début des années 1960. Avec Pétales de sang, publié en anglais en 1977 et en français huit ans plus tard, Ngugi wa Thiong’o livrait un roman à la fois intime et épique, portrait d’un Kenya laissant sur le carreau une partie de la population la plus démunie au moment de s’affranchir de l’empire britannique. Remettre en lumière ce livre en 2021 ferait sens.

■ Maryse Condé, bons baisers des Caraïbes

Avec la native de Pointe-à-Pitre, ce sont les Caraïbes qui pourraient figurer pour la deuxième fois – après Derek Walcott en 1992 – dans les tabelles du Nobel de littérature. Pour l’Académie suédoise, qui a ces dernières années fait part de son désir d’aller vers plus d’inclusivité, de s’éloigner des Vieux et Nouveau-Continent et de mettre plus de femmes au palmarès, la Guadeloupéenne – une grande intellectuelle qui pense le monde, le rapport aux autres, et est au-delà du cliché est une vraie citoyenne du monde – ferait un magnifique Nobel. En 2018, Maryse Condé recevait le Prix Nobel «alternatif» de littérature, décerné par un collectif de 109 écrivains suédois. Serait-ce pour elle un désavantage?

■ Margaret Atwood, la Canadienne écarlate

Le grand public la connaît comme l’autrice de La Servante écarlate, un roman dystopique – et féministe – publié en 1985 et devenu en 2017 une série à succès – après avoir déjà été adapté par Volker Schlöndorff en 1990 dans un film passablement oublié. Mais l’œuvre de la Canadienne, qui a commencé à écrire très jeune, ne saurait évidemment être résumée à l’aune de ce seul succès populaire. La récompenser permettrait en outre au plus prestigieux des prix littéraires de mettre en évidence l’anticipation comme un genre majeur parlant, au-delà d’une narration à l’implacable efficacité, des menaces écologiques, sociétales, politiques ou économiques qui rendent le futur parfois si angoissant. «Il ne lui manque plus que le Nobel, à la reine Margaret», écrivait Le Temps en 2017. S. G.