Samedi dernier, trois mois après avoir tombé le rideau, les théâtres romands ont enfin relancé la machine. Timidement, toutefois, au ralenti, dans des mises en scène marquées par la distanciation sociale et des salles nécessairement clairsemées. Le temps des décors grandiloquents n’a pas encore sonné. Et si le spectacle n’attendait pas le retour à la normale et s’affranchissait des salles, pour faire du réel son théâtre?

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C’est l’idée d’Isabelle Meyer, violoniste et conceptrice, via son label Art-en-ciel, de spectacles originaux où se rencontrent musiques classique et actuelle, danse, science et littérature. A l’instar d’Eternel Féminin: Le Procès, jugement fictif de célèbres figures mené par Me Charles Poncet et Suzette Sandoz sur fond de Carmen ou Walkyrie. Présenté à Genève en 2018, ce concert-spectacle aurait dû être redonné à Lausanne à la mi-mars, avant que la pandémie en décide autrement. Ce dimanche, il revient en version streaming… capturé directement depuis le tribunal.

Immersion visuelle

«Présenter un spectacle dans le contexte pour lequel il a été imaginé lui donne une profondeur incomparable, souligne Isabelle Meyer. La fiction rejoint alors l’histoire du lieu, son vécu. Et cela permet aux spectateurs de voyager dans des endroits où ils n’ont pas l’occasion d’aller.»

Impossible aujourd’hui d’inviter le public au Palais de justice de Montbenon. A la place, une série de caméras, réparties tout autour de l’hémicycle, filmeront en direct la joute verbale entre la défense, l’avocat et les violons. Un dispositif mobile, permettant d’atteindre des spectateurs géographiquement éloignés ou qui ne peuvent pas se déplacer. «L’idée n’est pas de remplacer le spectacle devant un public, mais d’en proposer une autre déclinaison, comme un film musical», explique Isabelle Meyer.

Pour accéder à cette immersion visuelle, l’internaute achète son billet en ligne, au prix de 20 francs. Un pari, quand le public a consommé gratuitement pléthore de contenus culturels durant la crise? «Il y a une différence entre un concert de cinq minutes donné par un artiste depuis chez lui et la magie du lieu, l’esthétique de la mise en scène, tempère Isabelle Meyer. Le public doit prendre conscience que l’art implique un travail méritant salaire, comme lorsqu’on achète une paire de baskets sur internet.»

Aérodrome et château

Ces prochains mois, les spectacles Art-en-ciel investiront d’autres lieux insolites. Le 27 septembre, Le Carnaval des animaux, interprétation décalée de la suite de Saint-Saëns avec le biologiste Daniel Cherix, sera orchestrée depuis le Musée d’histoire naturelle de Genève. D’autres pistes sont explorées: l’envolée hip-hop Danse avec le violon depuis le tarmac d’un aérodrome, une version du Joueur de flûte de Hamelin au cœur du château de Chillon…

La première date, celle de l’Eternel féminin le 14 juin, n’est pas un hasard: l’occasion de donner, le jour de la grève des femmes, une voix à la création musicale féminine, encore peu valorisée aujourd’hui. Et plus largement à toutes celles qui, dans l’histoire, ont été jugées mères de tous les maux. «Le crime passionnel, la sorcellerie… on voit à quel point la société a changé de regard aujourd’hui, détaille Isabelle Meyer. C’est très particulier de jouer l’Ave Maria de Schubert à la barre. Tellement de choses abominables ont été jugées… c’est pour moi une forme d’absolution.»


Eternel Féminin: Le Procès. Di 14 juin à 17h, retransmis en direct depuis le tribunal de Montbenon. Billets sur www.art-en-ciel.ch