expérience

Comment un prof de lettres a pourri le web

Attention, manipulation! Ou comment un enseignant a, gentiment, piégé ses élèves pour leur démontrer les dangers du web. A lire, et… à copier

L’alliance du Copier-coller et du Net donne de l’urticaire à tous les parents d’élèves, pour ne rien dire des enseignants. C’est en découvrant à l’identique dans plusieurs dissertations différentes des expressions très typées qui manifestement provenaient de la même source, en l’occurrence un site payant de corrigés d’exercices, qu’un professeur de lettres de la région parisienne a pris la mesure du copillage de ses élèves de lycée. Et a décidé en retour de se livrer à une petite expérience pédagogique.

La manipulation s’est installée sur une année complète. Il s’agissait de semer à différents endroits du web suffisamment d’indices piégés pour ensuite pouvoir les identifier sans doutes possibles sur leur provenance. Un peu comme dans le passé, les policiers marquaient de numéros les billets de banques des rançons, pour pouvoir plus tard les localiser.

Le professeur, au surnom de Loys sur son site La viemoderne.net, a d’abord cherché dans sa bibliothèque une œuvre très peu connue, introuvable ou presque sur le web. Son choix s’est porté sur un sonnet baroque du XVIIe d’un certain Charles de Vion d’Alibray.

Ainsi que l’arc-en-ciel tout regorgeant de pleursPrend devant le soleil cent couleurs incertaines,Et périt quand se cache ou s’en va luire ailleursCet astre dont le feu rend fertiles nos plaines;

Tout de même à l’aspect du sujet de mes peines,Je prends en un instant cent diverses couleurs,Je pâlis, je rougis sous l’effort des douleurs, Et de l’eau de mes pleurs sens regorger mes veines.

Mais ni de voir en moi ce triste changement, Ni de savoir combien j’aime fidèlement,Ne touche mon ingrate ou d’amour ou de honte;

Tant s’en faut, elle rit de me voir endurer,Et pour en rendre même encor ma fin plus prompte,Elle fuit et s’en va d’autres lieux éclairer.

Le professeur prend ensuite soin de devenir un contributeur reconnu de Wikipedia en collaborant de la façon la plus sérieuse qu’il soit à plusieurs articles littéraires. Il peut alors ajouter quelques lignes à la succinte biographie de Charles de Vion d’Alibray qui figurait dans l’encyclopédie en ligne, et planter ainsi les premières graines de sa manipulation: Son amour célèbre et malheureux pour Mademoiselle de Beaunais donne à sa poésie, à partir de 1636, une tournure plus lyrique et plus sombre.

Deuxième étape: Loys poste sur différents forums grand public des questions sur le poème, en se faisant passer pour un élève. Puis il répond lui-même à ces questions en se faisant cette fois passer pour un expert, tout en donnant des réponses d’allure savante et documentée, en réalité peu pertinentes. La demande pour un cours sur ce poème est créée.

Troisième étape, Loys adresse ensuite à des sites de corrigés payants un commentaire composé type pour le poème tel qu’il aurait pu être écrit par un élève, le parsemant de quelques discrètes fautes d’orthographe et de maladresses d’expression. Le détail qui tue: le professeur s’inscrit sous le pseudo de Lucas Ciarlatano (!), ce qui le fait beaucoup rire, confesse-t-il. Les sites en question acceptéent et mettent en ligne son texte «sans barguigner, et bien sûr, sans rien corriger».

Il ne reste plus au malicieux professeur qu’à poster des liens vers ces corrigés sur Wikipedia justement, mais aussi sur les forums de questions des élèves, pour améliorer le référencement sur Google du corrigé type.

La suite se laisse facilement deviner. A la rentrée scolaire suivante, Loys donne à sa classe le poème de Charles de Vion d’Alibray à commenter. Et retrouve deux semaines plus tard sa propre prose sous la plume de ses élèves. Il est même capable de discerner à quelle source les élèves ont pioché, les informations qu’il a laissées sur le web n’étant pas tout à fait les mêmes d’un site à l’autre. Et pas un élève n’a noté qu’Anne de Beaunais, c’était aussi- un bonnet d’âne…

Y -t-il une morale à cette histoire? Loys estime avoir fait la preuve que les élèves n’ont pas la maturité nécessaire pour profiter comme il le faut du numérique en lettres. Il regrette aussi la paresse, ou le manque de confiance en eux des élèves, qui préfèrent copier plutôt que réfléchir et créer. On pourrait aussi pointer l’effarant manque de sérieux de sites pourtant payants.

Nul doute que pour ces adolescents pris au piège, la leçon a été pédagogique. Un peu de ténacité, et une fausse information peut prendre toutes les apparences recoupées d’une vraie sur le Net. Mais il n’y a pas que dans les écoles qu’on devrait raconter cette histoire. Dans les cabinets de consultants, dans les livres des hommes politiques, dans les sites d’information...

D’ailleurs – allez, ça aussi vous l’aviez deviné. Cet article est grandement inspiré du post de Loys...

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