Sur le front du cinéma, Ruth Dreifuss ne bénéficiera pas d'une fin de règne plus calme que les années qui ont précédé. Après une tumultueuse réforme de la loi, après la fronde des jeunes réalisateurs du collectif Dögmeli, qui s'estimaient lésés au profit des aînés, l'aide aux courts métrages provoque une nouvelle tempête.

L'appui fédéral au cinéma – 30 millions de francs au total, dont 11 pour la production – est réparti en trois comités de sélection. L'un d'eux suit les courts métrages, ainsi que les premiers et deuxièmes longs métrages. Cette année, après évaluation, ses membres se sont dits dépassés par l'ampleur de la tâche: trop de demandes pour trop peu de moyens, soit 2,7 millions de francs dont 800 000 aux courts métrages. Ces derniers se sont ainsi trouvés dans le viseur de certains experts. A l'Office fédéral de la culture, le responsable de la division cinéma Marc Wehrlin, propose de restreindre l'octroi d'une subvention en la limitant à deux films par cinéaste ainsi qu'en édictant des limites, ne pas dépasser 10 minutes ou se «conformer au format TV».

«Une grande partie des courts métrages qui n'obtiennent pas l'aide fédérale sont quand même réalisés», estime le responsable, qui admet que cette réforme «doit résoudre une difficulté, non incarner une vision volontariste». Au DFI, le rêve, entretenu dans les années 1990, d'une forte augmentation des crédits pour le cinéma – le seul domaine culturel expressément soutenu par l'Etat fédéral – est oublié. Le frein à l'endettement de la Confédération l'a enterré. «Je ne peux même plus garantir les budgets 2003, comment soutenir le court métrage avec conviction?», lance Marc Wehrlin. Sur quelque 150 formats courts produits chaque année, environ un cinquième reçoit une enveloppe.

Selon certains jeunes créateurs, notamment ceux qui ont créé Dögmeli, ces nouvelles règles reviennent à faire «vaciller le cinéma suisse: pour réaliser de maigres économies, quelques visionnaires culturels engagent un processus qui sabotera les dix à quinze prochaines années», fulmine le Genevois Vincent Pluss.

Directeur de l'Agence du court métrage, qui soutient la diffusion, Philippe Clivaz insiste: «Ce type de films sont les seuls qui marchent bien et qui s'exportent. Parmi les nominés pour le Prix du cinéma suisse depuis cinq ans, les trois quarts ont été soutenus par Berne, dont tous les lauréats. On va donc se priver d'œuvres de qualité qui séduisent à l'étranger.» Avec l'association genevoise Fonction: Cinéma (lire ci-dessous), l'Agence a déjà récolté quelque 600 signatures au bénéfice d'une pétition «SOS court métrage», qu'elle déposera peu avant la fin de la consultation sur la réforme, le 15 novembre.

Ces débats portent aussi sur la répartition des responsabilités en matière de cinéma. Berne mise sur le rôle croissant des cantons dans l'aide à la production: Zurich puis peut-être Genève comptent accroître leurs efforts dans ce secteur. De même, des producteurs veulent se rapprocher des instances régionales. Pour la Suisse romande, certains, dont l'influent Robert Boner, suggèrent de déléguer le suivi des courts métrages au fonds Regio, constitué par les cantons et la Loterie romande. «C'est n'importe quoi, on reviendrait cinquante ans en arrière», s'emporte Philippe Clivaz: «Quand nous nous adressons aux autorités cantonales, on nous dit que notre domaine relève de la Confédération.»

Pour le cinéaste Jean-Stéphane Bron, qui travaille avec la société de Robert Boner, l'urgence politique doit primer: «L'UDC veut faire feu de tout bois dans les budgets culturels. Si nous ne repensons pas le système dès maintenant, notre secteur sera mort.» La Commission fédérale du cinéma, qui se réunit le 2 décembre, devra se prononcer avant que Ruth Dreifuss ne tranche in fine, ce qui constituera l'une de ses dernières décisions dans le champ culturel.