La femme, le mari et l’amant. Sauf que l’amant, ici, est la gâterie du mari. Avec Doxa rouge, à voir au Théâtre 2.21, Julien Mages fait dans le vaudeville grinçant. Sur une scène nue, l’auteur romand livre en pâture théâtrale quatre archétypes sociaux — l’homme d’affaires sans scrupule, la femme vénale, l’artiste poseur et le petit truand — dont il détaille sans ménagement les sentiments et, surtout, le ressentiment. La pièce est un peu bavarde et moralisatrice par moments mais, sous la direction de Vincent Bonillo, les comédiens excellent dans ce comique mordant.

Dégoût de soi

«Je suis une chienne! J’étais chargée de mission au CICR et j’ai préféré vendre mon cul!» D’emblée, Julia Batinova donne le ton de la soirée. Dans le rôle d’une épouse achetée et abondamment violée par son richissime mari, la belle comédienne en rajoute au rayon du dégoût de soi. Elle éclate d’un rire sardonique, jette des regards lourds de mépris à l’époux maudit (Christian Scheidt, parfait en salaud) et boit son champagne comme du sirop. Relayant l’écriture de Julien Mages, Vincent Bonillo dicte à ses comédiens un jeu plus que profilé. Ainsi, Richard – prénommé sans doute de la sorte car c’est un richard… – affiche l’arrogance des possédants et pouffe à l’idée d’une justice immanente. «Je suis, moi, un vrai pourri de base. Jamais les pauvres ne seront consolés», lâche-t-il sans l’ombre d’une culpabilité.

Petit truand et grand artiste

A l’opposé, Rosario (Antonio Troilo) incarne le parfait tocard. Pour épater l’épouse désabusée, il se présente en maffieux calabrais prêt à occire le mari violent alors que dans la vraie vie, il végète entre l’assistance sociale et l’épicerie de ses parents. Il se compare à Verlaine – lui aussi est sensible sous une allure patibulaire — et garde de bout en bout un visage chiffonné, hésitant. Rien à voir avec la maîtrise glacée de l’amant (Juan Bilbeny), artiste contemporain qui articule sans ciller des concepts compliqués et sourit de l’embarras du mari qu’il séduit.

Lire aussi: Julien Mages, l’œuvre au noir

On le voit. Julien Mages ne dénonce pas les clichés. Au contraire, à coup de monologues-confessions de chaque protagoniste, il les renforce et creuse à l’intérieur en quête d’une vérité. Parfois ça passe, le mari est étonnant d’élasticité. Parfois ça casse, l’épouse est rivée à sa morgue alcoolisée. Du coup, sa scène finale de grande tragédienne où elle maudit la race masculine tombe à plat. A sa décharge, à ce stade, la pièce a déjà viré dans le grand n’importe quoi, avec morts en série façon débarras…

Sens de la prose

Mais avant, le quatuor offre une comédie humaine corsée et truffée de morceaux de bravoure. Comme cette scène où le mari, au comble du trouble, n’arrive pas à définir ce qui le relie à son amant. Ou lorsque Rosario, en transe, imagine toutes les manières d’éliminer l’époux tortionnaire. Ces numéros, musicalement réussis, montrent les talents de directeur d’acteurs de Vincent Bonillo et le sens de la prose de Julien Mages qui, sous le nom de Narcisse, slame aussi.


Doxa rouge, jusqu’au 4 juin, Th. 2.21, Lausanne