Un récital à la maison, la vogue des concerts 2.0

Streaming Les concerts classiques diffusés sur des plateformes digitales connaissent un succès croissant auprès des internautes

Le Carnegie Hall de New York et l’Opéra de Vienne se sont lancés dans la course

Assister à un concert en direct du Carnegie Hall de New York? Vivre une soirée en compagnie de l’Orchestre philharmonique de Berlin? Regarder dans son salon – seul ou entre amis – Plácido Domingo chanter Nabucco de Verdi à l’Opéra de Vienne? Il suffit d’être équipé d’un iPad, d’une tablette, d’un smartphone ou d’un ordinateur, eux-mêmes connectés à un écran TV et à de bonnes enceintes.

Les concerts en streaming sont devenus monnaie courante, alors qu’il y a cinq ou dix ans à peine l’idée paraissait saugrenue. «Je suis totalement fan, dit Olivier Verrey, notaire et membre du conseil de fondation du Verbier Festival. Je trouve que la qualité des retransmissions image et son est telle que le substitut de l’expérience en direct est largement suffisant. Après tout, on ne peut pas se rendre partout, à Berlin, Vienne ou Salzbourg toutes les semaines. Un live streaming bien filmé et bien réalisé, surtout à l’opéra, c’est 80 à 90% de l’émotion qui passe, pour autant que le miracle se produise dans la salle.»

Bien sûr, un concert en streaming ne remplacera jamais l’expérience sur le vif. «Moi, j’ai envie de vivre le concert, de voir les gens, d’être là», dit Patrick Peikert, président du label Claves à Pully. Georges Schürch, président du Cercle romand Richard Wagner, milite pour l’expérience en chair et en os: «Rien ne vaut le concert dans la salle de concerts, l’opéra dans la salle d’opéra.» Non pas qu’il soit réfractaire au streaming, mais l’excès de gros plans dans les captations d’opéras dénature le spectacle: «C’est un produit spécial, ce n’est pas de l’opéra proprement dit.»

Medici.tv, pionnier du webcast classique

Pionnier en matière de live streaming, Medici.tv s’impose aujourd’hui comme le site par excellence pour écouter des concerts classiques, visionner des productions d’opéras et profiter de documents d’archives. La plateforme cartonne chaque été avec ses concerts retransmis en direct du Verbier Festival (que l’on peut visionner ensuite pendant 90 jours), mais aussi d’Aix-en-Provence, de Salzbourg ou d’autres salles européennes.

«Il ne faut pas oublier que tout a commencé à Verbier en 2007!» s’exclame Hervé Boissière, directeur général de Medici.tv. «Ça me fait toujours sourire quand je me rappelle l’accueil extrêmement négatif que j’avais eu avec ce projet. On me disait que regarder un concert sur un ordinateur était l’idée la plus débile qui soit. Dieu merci, on existe toujours, on est les partenaires du Carnegie Hall et nos activités se développent toujours davantage.»

Ce partenariat avec la salle new-yorkaise de 2800 places est une victoire pour la société française. Mais il fallu des mois de négociations avec les syndicats pour obtenir le feu vert pour ces webcasts. «Clive Gillinson, directeur du Carnegie Hall, et son bras droit Anna Weber ont compris qu’ils ne pouvaient pas laisser leur institution passer à côté de ce mouvement général dans les médias, dit Hervé Boissière. Leur salle se situe à quelques «blocks» du Metropolitan Opera, qui triomphe dans le monde entier avec ses projections dans les salles de cinéma.» Quatre concerts ont été retransmis en direct depuis l’automne.

Le Philharmonique de Berlin dans son salon

Autre plateforme lancée il y a cinq ans: le Digital Concert Hall du Philharmonique de Berlin. «On a des clients du monde entier, de plus de 100 pays, aux profils très variés», dit Thomas Möller, directeur marketing du projet. «L’abonnement de 12 mois est la formule qui a le plus de succès. Mais vous pouvez aussi souscrire un abonnement où vous payez un tarif spécial par mois et que vous pouvez annuler à tout moment.» Cette flexibilité, assortie à une offre sans cesse en évolution, fait la force de ces plateformes.

«Nous avons sept caméras HD installées à la Philharmonie, explique Thomas Möller. Elles sont télécommandées depuis un studio sous le toit de la Philharmonie. Une équipe de 4 à 5 personnes s’occupe de la production. Une autre équipe d’ingénieurs fait la prise de son. On rassemble ces données et on les envoie sur notre plateforme digitale.» Pas de cadreurs? «Ce serait trop cher d’avoir des opérateurs dans la salle. L’idée est de déranger le moins possible le public comme les musiciens.» Cette discrétion est une condition sine qua non pour assurer la réputation de salles de prestige.

Avec 40 retransmissions live par saison, le Digital Concert Hall – sponsorisé depuis ses débuts par la Deutsche Bank – offre un programme soutenu. Récemment, Martha Argerich a joué le Concerto pour piano de Schumann avec Riccardo Chailly et le Philharmonique de Berlin. Ce concert filmé dans la célèbre salle pentagonale vient enrichir un beau stock d’archives. «Nous avons des concerts historiques sous l’ère de Karajan et d’Abbado, poursuit Thomas Möller. On peut ainsi voyager dans l’histoire du Philharmonique de Berlin. C’est merveilleux de voir à quel point l’orchestre a changé et s’est développé en termes de répertoire et de style.»

L’Opéra de Vienne en «ultra high definition»

Dernière grande maison à avoir lancé sa plateforme: l’Opéra d’Etat de Vienne. Engagé en mars 2013, Christopher Widauer n’a eu que six mois pour concevoir un projet pharaonique reposant sur l’implantation d’un équipement technologique au sein même du vaisseau lyrique. Tout le défi a été de transformer la maison en un «producteur et distributeur indépendant de contenus digitaux de haut niveau». «Nous avons fait construire des caméras full HD robotisées, des studios audio et vidéo. Nous avons recruté des cameramen, directeurs de vidéo et assistants formés par des professionnels. Nous avons créé un site web, des app pour les mobiles, une Smart TV app, et nous avons décidé d’emblée d’offrir un service payant.»

Le public pour ces soirées d’opéra? «D’après les données recueillies, nos clients se mettent souvent à plusieurs pour voir un opéra. Ils préparent un dîner, ouvrent une bonne bouteille et visionnent la production sur un grand écran à l’aide d’un projecteur.» Pour l’Autrichien qui vit à quelque 500 kilomètres de Vienne, les live streaming du Wiener Staatsoper sont une aubaine.

Comme pour le Digital Concert Hall de Berlin, un sponsor principal – la compagnie autrichienne OMV – finance les coûts exorbitants. «Depuis septembre, nous avons notre première vraie saison, avec 47 retransmissions live en full HD.» A la pointe du progrès, l’Opéra de Vienne offre des retransmissions en ultra-haute définition, pour autant que l’on soit équipé d’une Samsung Smart TV. Un système de partitions synchronisées permet de suivre le déroulement d’une soirée d’opéra avec les notes de musique qui défilent sous les yeux. Et puis on peut regarder la production avec une pleine vue de la scène ou des plans rapprochés en alternance.

Télévision haute définition, applications pour accéder à ces plateformes à tout moment depuis son mobile: le monde du streaming classique est en pleine expansion. Mais il faut que la salle ou la maison d’opéra «ait un nom», prévient Thomas Möller, du Digital Concert Hall, sinon l’impact sur Internet sera minime et les investissements ne pourront être amortis. Un chantier aussi prometteur que périlleux.