Il y a les chiffres, impressionnants. Il y a les histoires, effroyables. Puis il y a les images, saisissantes. Chaque jour depuis des mois, Internet et les médias relaient la tragédie de ces milliers de personnes fuyant la Syrie, l’Irak, la Libye ou l’Erythrée, s’entassant derrière des fils barbelés, crevant en mer ou pourrissant dans un camion. On s’interroge sur le sens et le poids des mots utilisés. «Migrants» n’est-il pas trop neutre face au drame vécu? «Réfugiés» peut-il être admis hors de sa définition en droit international?

Les termes, évidemment, reflètent le regard porté sur une réalité. Et les photographies, que disent-elles? Racontent-elles la même chose que celles qui montraient les boat people il y a quarante ans ou les Cubains dans les années 1990?

Le Temps a soumis six clichés au sociologue Gianni Haver, spécialiste des images et des médias. «Les photographies actuelles sont enracinées dans un héritage visuel ancien, celui des boat people, mais notre regard sur elles a changé pour devenir beaucoup plus ambigu, estime en préambule le professeur à l’Université de Lausanne. A l’époque, l’arrivée des Vietnamiens était présentée comme une question momentanée. Aujourd’hui, c’est le début d’un phénomène dont on ne voit pas la fin. On évoque en outre une masse uniforme d’immigrés; les panoplies de raisons qui les poussent à partir sont mises de côté au profit de la gestion de la crise. L’information n’est pas pourquoi ils viennent mais combien ils sont et comment y faire face. On oscille entre peur et compassion.»

Réfugiés vietnamiens sur un navire américain en 1975. (AFP)

«La terminologie de boat people est née avec la deuxième vague de réfugiés vietnamiens, embarqués sur des bateaux de fortune en 1979. Ceux-là sont ramenés directement par les Etats-Unis. Le cargo est bondé mais semble en bon état, avec la figure bienveillante du soldat américain. Il s’agit ici de sauver des gens du régime communiste, une logique d’accueil qui se monnaie en termes de communication. Cela valorise le système occidental par rapport à l’autre camp et cette politique n’a, du coup, jamais rencontré d’opposition malgré l’ampleur des chiffres. Les Américains ont ramené 200 000 Vietnamiens, les Français 123 000!»

Réfugiés cubains près d’un hélicoptère américain en 1994. (STRNew/Reuters)

«La logique ici est celle du «Radeau de la Méduse»; il y a même le drapeau qui flotte. On voit les visages, on reconnaît les gens, leur nombre est fini et on peut supposer une variété sociale. Ce n’est pas un hasard si on les présente souriants et tranquilles, c’est l’héritage de l’«exode de Mariel» en 1980, où 125 000 Cubains expulsés par Castro ont été accueillis en Floride. Ils ont directement reçu la Green Card, ce qui serait impensable aujourd’hui. On ne pensait pas aux camps de réfugiés. On était dans la même stratégie d’accueil et de communication anticommuniste que pour les Vietnamiens.»

Albanais tentant de grimper sur un bateau grec en 1997. (Yannis Behrakis/Reuters)

«Nous ne sommes plus dans une logique de Guerre froide puisque le Rideau de fer est tombé. Il n’y a plus de justification à la fuite. L’idée est ici celle du débarquement d’un flux immaîtrisé d’Albanais, avec cette question sous-jacente: «Que venez-vous faire chez nous maintenant que le régime autoritaire de votre pays a chuté?». La multitude est toujours menaçante si elle n’est pas accompagnée d’un discours, et la crainte d’une invasion est très claire dans cette image. On sent le débordement, la déferlante, comme aujourd’hui.»

Naufragés en Méditerranée en avril 2015. (Keystone)

«Cette image symbolise les situations d’urgence en Méditerranée qui se succèdent et dont on a trouvé un coupable unique: le passeur. Les régimes que fuient ces gens et les pays qu’ils visent n’ont aucune responsabilité, toute la faute revient aux passeurs. On perçoit le drame mais, étonnamment, on est moins dans la compassion que pour les Cubains par exemple. La photographie est prisede trop loin, on ne lit pas les visages, on ne se projette pas. La multitude provoque une mise à distance et une déshumanisation.»

Des migrants face à un policier à Calais en juin 2015. (Philippe Huguen/AFP photo)

«C’est une sorte de jeu des voleurs et du gendarme. Il y a un seul policier essayant de maîtriser un groupe dont on peut supposer qu’il est plus nombreux encore. Ces jeunes hommes semblent bien habillés et l’on pense tout de suite à un flux économique et non à des personnes en train de fuir un danger. Ils ne suscitent guère d’empathie; le policier est seul face à eux et s’il brandit sa matraque, il ne l’utilise pas. Evidemment, l’interprétation de cette image basculerait si c’était le cas. Là, on est dans l’idée de la défense de l’Europe face à l’afflux de migrants économiques.»

A la frontière entre Grèce et Macédoine en août 2015. (Ognen Teofilovski/Reuters)

«On est ici dans la tradition de la photographie humanitaire. L’enfant qui pleure ou qui a faim est une figure attendrissante qui revient depuis la Seconde Guerre mondiale. Cette gamine représente ce qu’il y a de plus inoffensif face à un barbelé qui ne peut être perçu que comme une exagération. Elle suscite forcément de la compassion et exacerbe le drame. On aurait le même sentiment si elle se trouvait face à un policier, tandis que des adultes dans le même cas émeuvent beaucoup moins.»