Après Goya, la guerre et ses alentours n'auront plus jamais le même visage dans l'histoire de l'art occidental. Si le Deux mai appartient encore au vocabulaire héroïque malgré sa dureté et ses arrière-plans, le Trois mai, des tableaux comme Attaque d'un camp militaire avec une femme terrifiée emportant un bébé nu devant des soldats fusil au poing, et surtout les dessins et les gravures des Désastres de la guerre rejettent dans le passé les constructions esthétiques et les discours qui déguisent le courage militaire en vertu. Rien de beau, rien de grand, dans la guerre vue par Goya. C'est destructions, horreurs, charniers... Des ambitions insensées, c'est-à-dire dépourvues de sens, l'humanité défigurée dans son corps et dans son existence.

La vision picturale de Goya tient autant à la contradiction entre la vie réelle et sa vision politique qui repose sur l'espoir d'un pouvoir voué au bonheur du peuple, qu'à sa technique, à ses couleurs, à sa touche, et aux angles qu'il adopte. Il est difficile de dire si cette nouvelle manière de peindre tient à ce que devient la guerre après la tourmente de la Révolution française, avec l'impérialisme de Napoléon, quand la guerre des citoyens devient celle des peuples contre les peuples. Même si sa chronique désespérée des événements d'Espagne est d'une main espagnole, Goya impose une distance, un retrait, une absence de jugement moral, pacifiste en particulier. Rien dans la guerre ne sauve la guerre. Avec Goya, on entre dans l'ère de la violence moderne.

Le Trois mai et les Désastres ont inspiré de nombreux peintres des générations suivantes. A commencer par Manet (1832-1883) qui cite explicitement le grand tableau de Madrid dans plusieurs versions de L'Exécution de Maximilien peintes entre 1867 et 1869. En 1867, Maximilien de Habsbourg, empereur du Mexique avec le soutien de Napoléon III, est renversé par les troupes républicaines de Juarez. Il est fusillé le 19 juin. Manet, qui est pourtant républicain, est scandalisé par les conditions de cette exécution. Il travaille pendant des mois sur des compositions qu'il ne pourra pas mettre en vente et qui sont elles aussi restées dans l'histoire de l'art, notamment celle de 1868, un hommage direct au Trois mai, dont elle rappelle la construction et dont les témoins qui regardent par-dessus un mur sont une citation de Goya.

La manière goyesque va prendre un essor encore plus considérable avec les évocations de la guerre de 1914-1918, celles de George Grosz (1893-1959) et celles d'Otto Dix (1891-1969) dont plusieurs tableaux et dessins sont une description terrible des tranchées et de l'absurdité des combats. Goya et le Trois mai ressurgissent au moment de la guerre d'Espagne, avec la peinture la plus célèbre du XXe siècle, Guernica de Picasso, évocation du bombardement allemand sur la petite ville devenu le symbole de la violence aveugle et de ses conséquences. Picasso, qui s'est formé dès l'enfance au contact de la peinture de Goya, prend le parti d'un point de vue frontal et de contrastes extrêmes. La mère à l'enfant mort et le cheval sont inspirés des Désastres de la guerre et de plusieurs dessins préparatoires qu'on peut voir en ce moment à l'exposition du Prado.

La Seconde Guerre mondiale donnera encore plus de relief aux Désastres qui sont un défilé d'exécutions sommaires infligées à un peuple qui n'y peut rien, et la description de corps à moitié ensevelis pourrissant déjà dans la terre. L'influence de Goya ne s'arrête pas après la Seconde Guerre mondiale. Picasso peindra un autre tableau, peu réussi, inspiré du Trois mai au moment de la guerre de Corée, et les artistes qui évoqueront celle du Vietnam dans les années 1960, par exemple Wolf Vostell, n'auront pas oublié Goya. C'est pourtant l'imagerie nouvelle de tueries et de massacres obtenue au téléobjectif par les photographes ou par les reporters de télévision qui généralise le langage de Goya. Au bas du Trois mai, les cadavres défigurés répandent une couleur pourpre qui est comme du sang sur la toile explosant au visage des spectateurs, comme les images sanguinolentes des attentats explosent au visage des téléspectateurs.

Goya en temps de guerre. Musée du Prado, Madrid. Rens. 00 34 91 330 28 00 et http://www.museodelprado.es. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9 à 20 h. Jusqu'au 13 juillet.

Goya graveur. Petit Palais, musée des beaux-arts de la ville de Paris, av. Winston Churchill, 75008 Paris. Rens. 00 33 1 53 43 40 00 et http://www.petitpalais.fr. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 à 18 h (jeudi de 10 à 20 h). Jusqu'au 8 juin.

Goya, Les Caprices, et les Caprices contemporains. Palais des beaux-arts, place de la République, Lille. Rens. 00 33 3 20 06 78 00 et pba-lille.fr. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 à 18 h (lundi depuis 14 h). Jusqu'au 28 juillet.