Genre: essai
Qui ? Brian Reynolds Myers
Titre: La Race des purs. Comment les Nord-Coréens se voient
Traduit de l’anglais par Pascale-Marie Deschamps
Chez qui ? Saint-Simon, 175 p.

Imaginons la communauté internationale sur les bancs d’école. On étudie le pays le plus fermé du monde. «Quelle est l’idéologie du régime nord-coréen?» demande le professeur. Facile. «Le stalinisme!» disent les uns. «C’est un patriarcat confucéen», dit un autre. «Pas du tout, répond le professeur, c’est un régime nationaliste et raciste qui abreuve son peuple de l’idée qu’il est pur et infantile, et qu’il lui faut un guide maternel protecteur contre un monde essentiellement vicieux et menaçant. Et, surtout, ce régime croit en ce qu’il professe.»

Ce professeur aux propos déroutants, c’est Brian Reynolds Myers, spécialiste américain de la Corée du Nord, qui vit à Séoul et contribue régulièrement au New York Times et au magazine américain de politique extérieure Atlantic. Sa thèse secoue le petit monde des spécialistes de la Corée et, de façon plus conséquente, le Département d’Etat devant lequel il a présenté ses recherches.

Dans cet essai court et remarquablement clair, Myers invite tant le lecteur profane que les dirigeants de son pays à démystifier les idées reçues sur le régime de Pyongyang. D’abord, il faut le placer à l’extrême droite plutôt qu’à l’extrême gauche. On aurait tort de l’associer aujourd’hui au communisme: non seulement la dernière constitution de 2009 efface toute référence au marxisme-léninisme, mais même, plus profondément, le régime ne s’est fondé ni sur la lutte des classes ni sur le rêve de l’homme nouveau. Tout au contraire: il vante le peuple-enfant, innocent, placé sous l’aile d’un Guide omnipotent le protégeant de l’appétit des prédateurs «impurs». C’est ainsi que Pyongyang «vend» sa vision du monde aux Nord-Coréens depuis 60 ans et ceux-ci l’accepteraient de plus ou moins bon gré. Quant au terreau confucéen, il ne tiendrait pas la route: la propagande a toujours dépeint les Kim (Kim Il-sung, le père charismatique de la nation, et même Kim Jong-il, le fils moins rayonnant), comme une mère pour ses enfants. En réalité une sorte de dieu hermaphrodite conçu sur le modèle du culte impérial japonais. Quid enfin du juché, le corpus idéologique officiel nord-coréen? Une simple «vitrine» destinée à bluffer l’Occident, affirme Myers.

Et d’où viendrait alors cette idéologie nationaliste raciste? Du Japon impérial des années 1930. Explication historique: le Japon, entre 1910 et 1945, a occupé et annexé un pays qui n’avait jamais connu de véritable identité nationale, si ce n’est l’influence traditionnelle de la Chine, dans laquelle se reconnaissaient les lettrés. Les occupants nippons ont exalté une coréanité radicale sous la tutelle bienveillante de l’empereur du Japon. Mythes et symboles japonais ont été ainsi adaptés pour la Corée, et relayés par des nationalistes coréens progressivement acquis à la cause.

Quand, en 1945, Kim Il-sung, téléguidé par les Soviétiques, prend le pouvoir au Nord, il ne fait qu’évacuer le référent nippon et inaugure un culte de la personnalité proche de celui voué à Hirohito dans les années 1930.

La preuve encore aujourd’hui par la littérature, les manuels scolaires, la peinture, que Myers nomme par commodité «Le Texte», soit l’émanation idéologique du pouvoir à usage interne. On y trouve des étrangers, essentiellement américains, avec un nez crochu, suants, méchants comme tout, roulant en jeep et écrasant des enfants pour s’amuser dans leur «colonie» (la Corée du Sud). Leurs lâches diplomates s’aplatissent pourtant devant la figure d’un Kim lumineux et inflexible. Chaque fois défaits, ils reviennent continuellement à la charge pour détruire la vertueuse République populaire démocratique de Corée (RPDC). A chaque fois, le Cher Guide leur met une salutaire raclée, repoussant à bout de bras la contamination étrangère. La «race pure» en revanche est dépeinte comme naturellement imprégnée de vertu, de pureté et de sains instincts («Tu tues les gens avec le sourire, petit garnement!» s’exclame un camarade à un jeune soldat dans une nouvelle située pendant la guerre de Corée).

A en croire l’auteur, cette idée de supériorité raciale est aussi profondément ancrée en Corée du Sud. Myers soutient qu’une grande partie de la population du Sud admirait Kim Il-sung de son vivant et culpabilisait, malgré le succès économique naissant, d’être moralement moins droite que ses cousins du Nord. Mais les choses ont changé: plus riches et plus confiants dans leur avenir mondialisé, les Sud-Coréens n’aspirent plus à la réunification. Un coup dur pour la RPDC qui réussit tout juste à faire croire à ses sujets que la «colonie yankee» veut quitter l’orbite américaine pour rentrer dans le giron du Guide.

Un aspect de cette passionnante analyse reste obscur et peu convaincant: l’adhésion des Nord-Coréens au régime. Myers prétend que ceux-ci soutiennent sans réserve Kim Jong-il. Une agit-prop agressive suffit-elle à duper un peuple entier, qui connaît de mieux en mieux le monde extérieur grâce aux DVD clandestins du Sud? Les Nord-Coréens n’ont-ils d’autre aspiration que de se lover contre le sein douillet de Kim Jong-il?

Myers justifie cela par une disposition naturelle des Coréens à l’ordre et à la cohésion; par le fait que la plupart des réfugiés en Chine finissent par revenir au pays; par un culte de la personnalité réflexif: le peuple acclame un Guide qui est la coréanité parfaite, de ce fait, il s’auto-acclame. Mais il manque à l’analyse des témoignages directs pour corroborer ces arguments troublants.

L’analyse d’anthropologie politique de Myers entend prouver que la voie du dialogue entre Washington et Pyongyang n’est pas viable. Ce dernier ne négociera jamais sur son arsenal nucléaire, ni quoi que ce soit d’autre, ce serait «un suicide politique» pour le régime. Il a besoin d’être, aux yeux du peuple envers qui manifestement il rend des comptes (mais sur le seul plan symbolique), un Etat voyou qui impose sa loi à l’Amérique, un résistant magnifique face à l’empire du mal. Myers pense même que, sans ressources et devant l’attentisme du monde, le royaume ermite pourrait attaquer la Corée du Sud, un scénario que rejettent la plupart des observateurs.

Que faire alors? demanderait la communauté internationale, un peu dépitée, à la fin du cours. Attendre que le régime s’écroule? Myers ne donne pas de conseils pratiques. Peut-être faut-il observer les prochaines péripéties successorales (le sacre de Kim Jong-un) et espérer que les Nord-Coréens parviennent à refuser de prendre part au troisième acte de cette longue et sinistre tragédie.

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Chanson de soldats nord-coréens

Extrait

«Le Guide est venu jusqu’au poste

Et nous a serrés affectueusement contre lui

Si heureux de cet amour chaleureux qu’il nous accorde

Nous avons enfoui nos visages en son sein

Ah! il est notre parent!

Ah! un fils dans ses bras

Est partout et toujours heureux!»