Livres

Un bon remède aux temps moroses? Lire Rabelais, pardi!

Sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard, Quarto publie les «Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel» dans une version bilingue accompagnée d’un dictionnaire et d’une riche iconographie. De quoi faire bombance de rire et de joie

Un nouveau Rabelais, c’est toujours une fête. D’abord parce que cela donne une furieuse envie de faire sauter un bouchon, par exemple «de ce bon vin de Languegoth qui croist à Mirevaulx, Canteperdris, et Frontignan», comme le disait Panurge en crépitant du gosier. Mais aussi et surtout parce que, de la généalogie de Gargantua aux dernières prophéties délivrées à Pantagruel par l’oracle de la Dive Bouteille, la bombance rabelaisienne est celle d’une intelligence unique dans l’histoire littéraire francophone. Lire Rabelais, c’est rire, bien entendu – et souvent aussi fort qu’un âne qui brait; mais c’est aussi, pour qui veut éplucher le texte, découvrir un prisme dans lequel se concentrent les savoirs humains antérieurs, et à partir duquel se diffuse la modernité. Rabelais, un auteur-monde.

Quelques almanachs parodiques

Le dernier grand moment éditorial rabelaisien remontait à 1994 avec la publication, par Mireille Huchon, des Œuvres complètes dans la collection de la Pléiade – un volume qui reste l’alpha et l’omega des spécialistes et des chercheurs. Mais 2017 fera également date, avec la parution (toujours chez Gallimard, mais cette fois-ci en Quarto) des Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel – autrement dit les œuvres presque complètes, le reste de ce que l’on a pu retrouver de la production de Rabelais se résumant à une cinquantaine de pages: quelques almanachs parodiques, une poignée de pièces de vers, cinq ou six lettres, deux ou trois pièces de circonstance et c’est à peu près tout.

A lire à voix haute

Coordonnée par Marie-Madeleine Fragonard – que l’on connaît entre autres pour ses travaux fondateurs sur la littérature des guerres de religion et particulièrement sur l’œuvre d’Agrippa d’Aubigné –, cette somme rabelaisienne est une pure merveille. Le choix d’une version bilingue – le moyen français de Rabelais à gauche, la traduction moderne à droite – témoigne d’une belle volonté de captation d’un public le plus large possible. Tout d’abord car c’est exclusivement au gueuloir que se goûte l’incroyable musicalité de la langue rabelaisienne – lisez à voix haute, s’il fallait vous en convaincre, cette réplique de Panurge à frère Jean dans le Tiers Livre: «Couillon hacquebutant, couillon culetant frere Jan mon amy, je te porte reverence bien grande et te reservoys à bonne bouche: je te prie diz moy ton advis. Me doibs je marier ou non?»

Lexique passe-muraille

Des syllabes qui s’entrechoquent, ça fait un rythme, mais pas encore un sens – et c’est là que la traduction a toute son utilité: la langue de Rabelais est pleine de chausse-trappes, tant au niveau de son lexique de passe-muraille qu’à celui d’une syntaxe labile, apte à promener – voire à perdre – le lecteur contemporain. Marie-Madeleine Fragonard confirme la nécessité de cette double langue: «Je tenais à une version bilingue car il y a des choses, chez Rabelais, qu’on ne peut pas traduire, au risque d’être plat. Il fallait absolument, pour des questions d’assonance, que le lecteur ait accès à la version originale et puisse passer de l’une à l’autre à son rythme par bon plaisir.»

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Corne d’abondance iconographique

Le deuxième point fort de cette édition est à chercher dans les quelque 180 pages de dictionnaire qui suivent les textes de Rabelais: on y trouve quantité de courtes notices (sur, en vrac, l’anticléricalisme, Carnaval, les monstres, la musique, la rhétorique, Platon, Jacques Cartier, etc.) qui sont autant de passionnants éclairages historiques – et d’aides à la compréhension du texte rabelaisien. Joignez à cela une corne d’abondance iconographique qui court du XVIe siècle à Topor, et vous aurez une idée du pouvoir de séduction de cet imposant pavé.

Une inépuisable soif de savoir

Inutile, bien entendu, de se contenter d’admirer l’objet. En 1534, dans le «Prologue» du Gargantua, Rabelais se plaignait des critiques faites deux ans plus tôt à son Pantagruel par des lecteurs malveillants qui n’avaient voulu y voir qu’une farce irrévérencieuse. Il concluait: il «fault ouvrir le livre: et soigneusement peser ce que y est deduict.» Inutile de dire qu’il est nécessaire de suivre cette injonction si l’on souhaite déplier tout ce qu’Alcofrybas entrepose dans ses malles comiques, à l’abri d’une palette rigolarde qui va de la scatologie carnavalesque à l’humour noir: un humanisme sans béatitude; une inépuisable soif de savoir (lire Rabelais, c’est être subitement amené à s’intéresser à la médecine, à l’histoire, à la philosophie, au folklore, à la cuisine, à l’art de la navigation, à la justice, à la botanique et à littéralement mille autres choses); un démontage argumenté des obscurantismes de toutes chapelles (Rome et Genève sont également maltraitées); et une habileté à peu près inégalée lorsqu’il s’agit de jouer avec son lecteur.

Autant de facteurs qui plaident pour que Rabelais colonise toutes les poches, même si elles doivent être ici profondes et résistantes: «Il est nécessaire de le lire à notre époque de morosité, souligne Marie-Madeleine Fragonard, car lui-même ne l’est pas, même s’il a vécu des temps beaucoup plus difficiles que les nôtres et que ses choix idéologiques le mettaient en danger de mort.» Bref: versons-nous un verre, et relevons le défi de Rabelais.


 

François Rabelais, Les Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel, Collection Quarto, Gallimard, 1656 p., 2017

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