Genre: témoignage
Qui ? Blaine Harden
Titre: Rescapé du Camp 14
Traduit de l’anglais par Dominique Letellier
Chez qui ? Belfond, 280 p.

Le récit de Shin Dong-Hyuk, un jeune Nord-Coréen qui s’est évadé miraculeusement d’un camp de travail forcé, avait fait la une du Washington Post il y a quelques années. Même brièvement esquissée, son histoire frappait l’opinion, qui connaissait peu, voire pas du tout, l’existence de camps de concentration de la RPDC. L’auteur de l’article, le journaliste américain Blaine Harden, a convaincu cet inestimable témoin de lui raconter son histoire dans les moindres détails. Résultat de deux ans d’interviews en tête à tête, ce livre est stupéfiant. D’abord parce qu’il fournit de précieux renseignements sur les camps, vus de l’intérieur. Mais surtout, il permet d’éprouver, par l’intellect et par les sens – certains passages sont insoutenables – les rouages implacables de la machine totalitaire.

Le régime nord-coréen – aux contours idéologiques méandreux, entre communisme stalinien et perpétuation dynastique de droit divin – maintient depuis sa fondation plusieurs centaines de milliers de personnes, souvent ignorantes des raisons de leur incarcération, dans six camps répartis dans le pays (visibles depuis Google Earth). Shin est né dans le pire d’entre eux: le «Camp 14». Ce camp contiendrait essentiellement des personnes de la «classe hostile», des personnes dont un membre de la famille – même lointain – est passé au Sud ou a déserté l’armée. La faute doit être expurgée jusqu’à la troisième génération, ce qui sous-entend qu’on fera en sorte d’éteindre la lignée.

A l’intérieur du camp, chaque mouvement est contrôlé. Si un enfant naît, c’est que l’administration a voulu récompenser un prisonnier zélé en lui attribuant une épouse et quelques visites annuelles (tout rapport non autorisé entre les sexes est puni de mort). Les enfants apprennent tôt à porter des cailloux et travailler à la mine – ou restent assis, tétanisés des heures durant, dans une salle où trône un maître tyrannique et imbécile portant un pistolet à la ceinture.

Au moins il y a l’amour maternel? Même pas. Shin revoit sa mère le frapper à coups de pelle parce que, affamé, il avait mangé sa ration. L’amour, la tendresse, et même la solidarité n’ont pas leur place. L’enfant Shin n’a qu’un but, remplir son estomac tordu par la faim à longueur de journée. Alors il faut voler discrètement dans les champs, ou dénoncer ses camarades. Toutefois il ne cède jamais au désespoir puisqu’il n’a aucun repère du monde extérieur.

Qu’une fillette ayant volé cinq grains de maïs soit tabassée à mort par «l’instituteur» lui semble justifié. Qu’on exécute sa mère et son grand frère devant ses yeux ne le met pas en fureur contre les bourreaux, mais bien contre sa génitrice, qui l’a exposé au danger en essayant de s’évader. Les tortures qu’on lui fait subir ne le révoltent pas. Sans une rencontre, bien plus tard, avec un prisonnier d’exception, le jeune homme en serait resté au stade de jouet brisé du régime, un esclave dans cette obscène colonie pénitentiaire.

On se prend à respirer en lisant la partie consacrée à l’évasion. Le jeune homme a des ressources insoupçonnées de débrouillardise, de la chance aussi: en 2005 lors de sa fuite, les routes sont pleines de vagabonds chassés par la famine, en quête de nourriture, ce qui lui permet de passer inaperçu. Il bénéficie aussi de l’essor du commerce privé, que l’Etat ne parvient plus à juguler. Blaine Harden nous éclaire à ce sujet: la faillite de la planification économique a conduit les autorités à lâcher la bride du marché de détail, dont les représentants sillonnent le pays à bords de camions pour fournir denrées alimentaires et, en catimini, du matériel audio et vidéo de Corée du Sud.

La Corée du Sud, justement, puisque c’est là que le récit s’achève. A nos yeux d’Occidentaux, c’est l’aboutissement espéré d’une épopée héroïque. Le jeune Shin, lui, croit atterir sur une autre planète. Qui n’est pas le moins du monde réconfortante, quand bien même il découvre les joies de la gastronomie. Blaine Harden raconte les efforts surhumains du jeune homme pour s’adapter, avec plus ou moins de succès. D’une part la société sud- coréenne, à l’économie rugissante, est ultra-individualiste et compétitive. De l’autre, comment vivre en société quand on n’a connu que la méfiance et la haine? Comment assumer la liberté quand on est né dans un camp? Comme Shin le dit dans une récente interview: «Physiquement, je suis libre, mais intellectuellement, émotionnellement je suis encore prisonnier du Camp 14. Et je ne sais pas comment je vais me libérer.»

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Les lois du Camp 14

1. Ne tentez pas de vous évader. 2. Le rassemblement de plus de deux prisonniers est interdit. 3. Ne volez pas. 4. Il faut obéir inconditionnellement aux gardes. 5. Toute personne qui voit un fugitif ou une personne suspecte doit la dénoncer au plus vite. […] 10. Les prisonniers qui violent les lois et le règlement du camp seront abattus sur-le-champ