Lake Success, le cinquième roman, très drôle, de Gary Shteyngart, est le livre idéal pour accompagner l’année électorale américaine, qui démarre pleinement ces jours-ci avec les primaires démocrates. Ecrit en 2016, à la veille de la victoire de Donald Trump, publié en 2018 aux Etats-Unis, il ne pouvait mieux tomber en ce début 2020 pour sa traduction française. Lake Success se déroule sur les routes, entre New York et la Californie, avec en toile de fond la présidentielle de 2016. Le lecteur est plongé dans une Amérique pauvre, raciste, anti-intellectuelle et très en colère, celle qui donnera sa première victoire au magnat de l’immobilier.

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A l’instar du Bûcher des vanités de Tom Wolfe et de Mécanique de la chute de Seth Greenland, Lake Success débute chez les très riches. Mais ici le personnage principal, Barry Cohen, 43 ans, un homme d’affaires à la tête d’un fonds spéculatif de 2,4 milliards de dollars, décide de descendre de sa tour d’ivoire, de tout plaquer, après un énième pétage de plombs avec sa femme et la nounou de son fils autiste, et tandis que la Commission boursière le poursuit pour délit d’initié. En sang, ivre, il débarque à 3h20 du matin à la gare routière de New York. «Je veux changer, voilà tout», assène-t-il.

Quête d’authenticité

Sa destination? L’Amérique profonde, ce pays réel qu’il ne connaît plus. Fini les limousines, les yachts et les jets privés, c’est en bus Greyhound qu’il va «réapprendre le langage des habitants de ce pays». Cap donc sur le Texas, où vit Layla, son amour de jeunesse. Il jette téléphone portable et cartes de crédit et ne prend qu’une valise remplie de montres de luxe, sa grande passion.

Entre fantasme de liberté et quête d’authenticité, Barry Cohen entame une longue traversée de l’Amérique à travers les Etats dits «rouges», ou démocrates, Maryland, Virginie, Géorgie, Mississippi, Texas, Arizona et Californie, où il ira se recueillir sur la tombe de son père. En chemin, Barry multiplie les rencontres et les péripéties. Le récit alterne les longs chapitres d’un homme en fuite et ceux, plus courts, des conséquences de cette fuite sur son épouse, Seema, et leur fils, Shiva. L’autisme du petit garçon apporte la touche la plus humaine du livre, posant la question du désarroi et de la difficulté d’être parent face à un tel diagnostic et celle de la place des plus faibles dans un monde de puissants.

L’ombre de Trump

Si ce «road novel» donne parfois l’impression d’une découverte candide des maux de l’Amérique, Gary Shteyngart contourne ce défaut par un humour imparable convoquant à la fois Groucho Marx, Woody Allen et Sacha Baron Cohen. Son sens de l’observation et du détail photographique, son regard sociologique et sa compassion amènent en outre un certain réalisme social à Lake Success qui, à travers les vitres des cars empruntés, reflète par instants Les Américains de Robert Frank, version XXIe siècle.

Pour capter cette Amérique déboussolée, Gary Shteyngart, auteur d’Absurdistan, de Super triste histoire d’amour et de Mémoires d’un bon à rien, a lui-même voyagé en Greyhound et parcouru le même itinéraire que son personnage de juin à décembre 2016. «Ce n’était pas l’Amérique qui devait retrouver sa grandeur passée, mais ses citoyens apathiques», écrit-il. Si l’ombre de Donald Trump plane sur tout le roman (et il en prend pour son grade), c’est le cas aussi de celles de Jack Kerouac, d’Ernest Hemingway et de F. Scott Fitzgerald (le nom du fonds spéculatif de Barry, «l’envers du capital», est directement inspiré de L’Envers du paradis).

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Incarnant une Amérique dégoûtée d’elle-même, le héros de Gary Shteyngart entend mener une deuxième vie plus simple, plus saine et plus heureuse, tout en essayant de racheter son indécente richesse. «Repartir de zéro, voilà ce que le pays semblait rechercher désespérément.» Le roman – sorte de Wall Street qui se remettrait en question «Sur la route» – laisse ouverte la question: qu’est-ce une vie réussie? «J’aurais voulu que ma vie soit tout autre, mais c’est trop tard», dit Barry. Pareil pour l’Amérique?


Roman
Gary Shteyngart
«Lake Success»
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Roques
L’Olivier, 384 pages