Le cinéma est bien l’avenir du théâtre. Son présent fertile, à la Comédie de Genève en tout cas. Après Sous influence, spectacle fragile et attachant comme un premier roman de la jeune Nina Negri qui s’inspirait d’un film de John Cassavetes, après le captivant Entre chien et loup de Christiane Jatahy qui récrivait Dogville de Lars von Trier, c’est au tour des Italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarini de faire leur miel de Ginger et Fred, hommage de Federico Fellini à Ginger Rogers et à Fred Astaire. Ils signent Nous aurons encore l’occasion de danser ensemble, variations délicates, mais parfois languissantes, sur le métier de jouer.

Le clair-obscur d’un monde naufragé. Ce qu’il reste de lumière quand l’hiver s’incruste dans les visages. C’est déjà ce qui intéressait Federico Fellini quand il signait en 1986 Ginger et Fred. Marcello Mastroianni était Pippo, Giulietta Masina – l’épouse de Fellini – jouait Amelia. Autrefois, ils régnaient sur le music-hall et leurs claquettes étaient une mitraille féerique. Mais leur ciel endiamanté a vécu. Et ils ont à présent l’air délicieusement lunaire des revenants. Le théâtre de leur gloire est une maison désaffectée. C’est là que Daria Deflorian et Antonio Tagliarini vous attendent.

Les reliques du music-hall

Mais qui sont-ils, ces curieux qui pénètrent à l’instant dans le royaume d’Amelia et de Pippo? Des touristes, tiens, fétichistes du nœud papillon et du haut-de-forme de Fred Astaire. Ils viennent se recueillir dans cette salle dépouillée de tout sauf de ses reliques: de part et d’autre des coulisses, deux penderies se regardent avec indifférence; au fond, un rideau donne le change comme une duchesse désargentée. On dirait le décor d’une pièce de Pina Bausch, cette chorégraphe allemande qui sublimait nos impasses existentielles en gestes sidérants.

D’ailleurs, il est question d’elle, de cette ardente famélique comme Cassandre qui mariait, depuis Wuppertal, le théâtre et la danse – le fameux Tanztheater. Un acteur en parle, comme si elle allait apparaître, oui, là, sur cette chaise. Il n’y a plus de touristes désormais, mais six serviteurs de la fiction, dans la grande solitude d’après les vivats et les hourras, dans le spleen qui vient toujours quand les masques tombent.

Suite d’apartés

La beauté de cette nuit transfigurée tient à cette palabre-là: un couple évoque Ginger et Fred, ce film qui est le totem de leur amour; une obsédée du music-hall confesse sa peur de vieillir; un séducteur mélancolique esquisse un pas, deux autres rejoignent sa pavane et c’est une fraternité de danseurs de claquettes.

Ces apartés sont les chutes d’un costume envolé. Ils sont précieux pour cette raison. Comment ne pas regretter alors que Daria Deflorian et Antonio Tagliarini n’aient pas jugé utile de glisser dans le texte la phrase informative qui présente telle ou telle figure du théâtre évoquée, l’immense Carmelo Bene par exemple, au risque de larguer le non-initié? Au Grütli récemment, l’auteur français Guillaume Poix avait ce genre d’égard – un mot par exemple pour rappeler qui était Gena Rowlands – dans son formidable Miss None, enquête cinématographique mise en scène par Manon Krüttli.

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Gâché – un peu – par cette tendance à l’entre-soi, trop long aussi, le spectacle se démagnétise. Le temps suspendu des enfants de Fellini devient temps flou. Sur ce rivage brûle une ampoule, la fameuse servante qui reste allumée quand le théâtre dort. C’est vers elle qu’on revient quand on se sent largué.


Nous aurons encore l’occasion de danser ensemble, Comédie de Genève, jusqu’au 28 nov., rens. sur www.comedie.ch