La onzième des douze tragédies lyriques de Lully était une de ses œuvres préférées. Audaces musicales, ampleur, et présence du Roi-Soleil, commanditaire et héros perpétuel, qui se dessine sous les traits du personnage central. Ici, Roland, paladin français éconduit malgré l'or, la beauté et la dévotion qu'il porte à la belle Angélique, reine de Chine. Elle lui préfère un chevalier sarrasin aux origines obscures, Médor, larmoyant et vaguement suicidaire, mais elle hésite, partagée entre des fidélités contradictoires.

Dans le livret de Philippe Quinault, vaguement inspiré de l'Orlando furioso de l'Arioste, se croisent les figures bucoliques gréco-latines (les fêtes des bergers), des fées bienveillantes, des objets de sortilège (anneaux et fontaines magiques) et les grands débats moraux du siècle de Racine. Le cœur et la raison combattent, les mots font tout, et l'on croit assister ni plus ni moins à la genèse d'un art séculaire et typiquement français, celui du bavardage sans trêve. Après trois heures passées en cas de conscience, en confessions, en mensonges et en fausses promesses, Angélique fuit avec Médor. Mais la gloire console et la raison sauve: Roland, le brave, trahi, fou et humilié, sera ramené par les fées sur les chemins victorieux de l'honneur, de la guerre et du service à la patrie.

Trois heures durant, Christophe Rousset fait redécouvrir avec un réel plaisir la musique de Lully. Il cisèle, taille, fait rebondir des «petits airs», alternés avec des parties d'orchestre plus imposantes, où les Talens lyriques reconstruisent avec une densité endurante les architectures symétriques et élancées du compositeur. Rousset conserve sa patte acérée, sans céder aux caricatures de la musique de cour. Avec ses sons flûtés, ses couleurs vives, son ensemble permet à Roland de résister aux longueurs. Musicalement en tout cas.

Car mettre en scène trois heures de Lully demandait du souffle. Stephan Grögler trouve en Roland un matériel dramatique distendu, il est vrai. Parce que la partition se découpe en dizaines d'éléments juxtaposés, que nous sommes loin des grands gestes opératiques, que l'action est ténue et les références lointaines. Comment lier, comment saisir? Non seulement le metteur en scène suisse n'a visiblement pas trouvé de réponse à ces exigences, mais il gomme à tout va. La déception n'en est que plus grande lorsqu'on se souvient du travail de Grögler, la saison dernière à Lausanne, sur les œuvres contemporaines de Pascal Dusapin. Là où son esthétique léchée imposait sa magie trouble, son acidité radicale, son travail s'étiole ici sur des pistes aussi fréquentées qu'inopérantes.

Stephan Grögler fait de l'hybridité un succédané de mise en scène, à vocation décorative: décor de fer et de pierres, vidéos pour évoquer le langage des fleurs, toutes choses

inoffensives mesurées au sort qu'il réserve au chœur de l'Opéra de Lausanne: ambiance cocktail en entrée, chorégraphie chinoise dans l'Asie d'Angélique, troupe de bergers modernes, petites robes années 50 ensuite… Le doux mélange des genres épuise jusque dans des danses pauvrettes auxquelles certains spectateurs ont fini par trouver des vertus hilarantes.

Les solistes tirent mieux leur épingle du jeu: Nicolas Testé, Roland qui porte beau et dont l'ample voix de basse soutient ses apparitions, Olivier Dumait qui a su trouver l'humilité nécessaire à Médor, Monique Zanetti qui donne son timbre chaleureux à la suivante Témire, et surtout Annamaria Panzarella, belle présence qui nourrit la conscience d'Angélique d'une diction quasi parfaite. Des qualités à retrouver sur l'enregistrement qui sera à découvrir ce printemps sur le label Ambroisie.

Roland de Jean-Baptiste Lully. Opéra de Lausanne, me 7 et ve 9 janv. à 19 h, di 11 à 17 h. Loc. 021/310 16 00. Sur RSR-Espace 2 sa 24 janv. à 20 h.