Un roman donne enfin des nouvellesdu célèbre explorateur Lapérouse

François Bellec imagine le navigateur, disparu en 1788, en Robinson coincé sur une île peuplée de sauvages

Genre: roman
Qui ? François Bellec
Titre: Le Testament de Lapérouse
Chez qui ? JC Lattès, 268 p.

Robinson Crusoé a vécu pendant 28 ans sur une île déserte à la suite d’un naufrage, mais le bateau tant attendu finit par arriver pour le délivrer de sa solitude. En 1788, soit 69 ans après la parution du Robinson Crusoé de Daniel Defoe, l’expédition commandée par le comte de La Pérouse, lancée sous l’impulsion de Louis XVI, se termine en tragédie sans retour au large de l’archipel des îles de Santa Cruz. Les deux navires, La Boussole et L’Astrolabe, vont s’échouer successivement sur les récifs de l’île encore inconnue de Vanikoro.

Il y a bien sûr le désastre réel, plus de 200 hommes disparus, et, parmi eux, de nombreux scientifiques de l’époque (naturalistes, physiciens, médecin, etc.), mais encore le naufrage symbolique des ambitions du roi de France qui avait voulu en faire en 1785 l’une des plus grandes expéditions de son époque. Dans l’esprit des Lumières, il s’agissait notamment de rectifier et d’achever la cartographie de la planète afin de parfaire l’œuvre du capitaine Cook.

Contre-amiral

Ancien directeur du Musée national de la Marine, le contre-amiral François Bellec se fait romancier pour mieux raconter ce drame historique. Romancier, car malgré huit expéditions officielles, des recherches et des fouilles dans l’île de Vanikoro, le double naufrage n’a pas livré tous ses secrets. Sur une trame attestée par les archéologues et par l’Histoire, l’auteur peut jouer du probable et de l’improbable en évitant l’impossible.

Et c’est ce qu’il fait avec talent, mettant en scène un Robinson d’un genre nouveau en la personne de Lapérouse lui-même, accompagné dans son malheur par Rollin, le naturaliste, médecin et chirurgien de l’expédition, et, en guise de Vendredi, par son domestique Caraurant.

Le récit historique évoque l’existence d’un groupe de naufragés établis dans la baie limoneuse et boueuse de l’île de Vanikoro, sur le territoire du village appelé Paiou. Ils y auraient construit un bateau de fortune pour prendre la mer avant de disparaître à tout jamais dans un naufrage final. Deux, voire trois naufragés seraient toutefois restés sur l’île.

Bellec fait le pari littéraire, historiquement peu probable, qu’il s’agit de Lapérouse lui-même. Le célèbre explorateur aurait été blessé avant le naufrage, lors d’une attaque des Kanaks contre La Boussole, et transféré dans l’autre frégate. L’épave de L’Astrolabe a été retrouvée dans la baie et il est vraisemblable, comme le raconte Bellec, que ce navire ait à son tour chaviré au cours d’une tentative de porter secours à d’éventuels survivants de La Boussole.

Le roman de François Bellec décrit un Lapérouse cloîtré dans l’île de Vanikoro pendant 39 ans, jusqu’à la mort. Il passe le plus clair de son temps à méditer et à converser avec Rollin, un être lumineux qui finit pourtant par se suicider lorsque tout espoir de retour à la civilisation occidentale s’effondre. Caraurant vaque à son confort, puis devient son interlocuteur après la mort de Rollin. Le domestique s’adapte plutôt bien, au point d’épouser une Mélanésienne. Au fil des années, l’explorateur met toute son énergie à conserver sa dignité et à demeurer un «homme civilisé», évitant tout contact avec les indigènes et refusant d’apprendre un seul mot de leur langue.

Contrairement à Robinson, Lapérouse n’est pas naufragé dans une île déserte. Vanikoro est habitée par une peuplade mélanésienne, alors qu’une autre partie est colonisée périodiquement par des Maoris, venus d’une autre île de l’archipel. Ces deux peuplades sont en guerre permanente. On coupe volontiers la tête de son ennemi et l’on est occasionnellement anthropophage. Le récit de ce naufrage est d’autant plus poignant que ses survivants rêvent de retour dans un pays agité par des bouleversements si radicaux qu’il n’existe plus tel qu’ils le connaissaient et vénèrent un roi décapité.

Selon une légende apocryphe, Louis XVI aurait demandé, peu avant de passer sur l’échafaud: «A-t-on des nouvelles de Monsieur de Lapérouse?» Fussent-elles imaginaires, les lecteurs de l’an 2015 ont toutes les raisons de remercier François Bellec de leur en donner.

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