Ibrahim Al-Koni. Les Mages. Trad. de Philippe Vigreux. Phébus, 620 p.

Dans l'oeuvre abondante d'Ibrahim al-Koni, traduite dans de nombreuses langues, les éditeurs français ont élu six titres. Poussière d'or chez Gallimard, en 1998; Le Saignement de la terre et L'Herbe de la nuit à L'Esprit des Péninsules; Un œil qui jamais ne se ferme (Alain Sèbe), et enfin, chez Phébus, L'Oasis cachée et Les Mages. Ecrit en 1991, entre Moscou et Tripoli, cet énorme ouvrage est la somme des écrits d'Al-Koni, l'épopée des Touaregs.

Dans un temps mythique, peut-être au XIXe siècle, une caravane demande l'asile que les gens du désert sont tenus d'accorder. Mais les intrus transgressent la loi qui veut que le voyageur ne reste jamais plus de 40 jours, au risque de tomber en esclavage. Ils édifient une ville, Wâw, réplique de Tombouctou, où ils se livrent au commerce. A partir du thème éternel de l'affrontement entre sédentaires et nomades, Ibrahim al-Koni déploie son récit: les personnages se mettent à fourmiller au pied des montagnes. Qui sont autant de figures animées, spectatrices ou partenaires du monde des humains, tout comme le vent, cet ennemi terrible qui ensable les sources et anéantit la vie. L'auteur cite Empédocle: «J'ai été l'arbrisseau, l'oiseau, le poisson/ auxquels vous ne prêtez pas de langage.» Les animaux – gazelles, mouflons et les chameaux, bien sûr – sont les protagonistes de ce qui est à la fois une odyssée, un grand roman épique, un témoignage de la vie des nomades et une ode lyrique et romantique à la beauté du désert, qu'il met sous l'égide d'épigraphes tirées de la Bible, du Coran et des philosophes.

De Tombouctou, les marchands ont apporté l'or corrupteur. Pour accéder aux mines, tenues par les «magiciens», le sultan a dû promettre la vie de sa fille Tênere. C'est pour échapper à ce destin qu'il l'envoie fonder Wâw. Les nomades profitent des nouvelles richesses, mais ils sont aussi les victimes. Les nouveaux venus ont l'audace d'enfermer le puits dans les murs de la ville. Et l'eau est infiniment plus précieuse que l'or. Une double histoire d'amour se greffe sur cet affrontement. Tênere hésite entre un jeune prince et un homme des montagnes, Udâd, au nom de mouflon. Ils mourront tous les trois comme dans les tragédies.

Ce livre touffu, avec ses histoires enchâssées, ses mondes parallèles où règnent les djinns exerce une fascination si on accepte de s'y livrer sans impatience. Ibrahim al-Koni est si pénétré de la beauté du désert que son lyrisme touche même le lecteur le plus rationaliste. A la première page, quelqu'un regarde l'agitation des humains depuis les hauteurs. Il constate que «si la montagne était la porte des dieux, la plaine était le royaume des démons». Et, à la dernière ligne, quelqu'un quitte la ville en ruines: «Devant lui s'étendait un désert qui ressemblait au néant.»