Livre

Un roman raconte le quotidien «pathétique» d’une employée de l’horlogerie

«10 heures 10» se moque des coulisses pas très glorieuses des bureaux de Gameo. C’est un exutoire, pas une vengeance, assure Prune, son auteure

Après avoir beaucoup donné, trop donné, de sa personne pendant un an, Prune – son prénom et son pseudonyme à la fois – a été licenciée. «Et j’ai pu sentir le plaisir de certains à exercer leur peu de pouvoir», dit-elle. Pourtant, son livre est un exutoire, en aucun cas une vengeance, assure l’auteure de 10 heures 10. Il est le résultat «d’une colère créative». Du coup, Prune n’y va pas de main morte. Dans son roman, en librairie depuis début octobre, cette jeune femme de 35 ans raconte et égratigne les coulisses d’un monde horloger trop «policé» à son goût.

Loin des images véhiculées par le secteur du luxe, elle y décrit la «vie pathétique» d’une diplômée d’une université zurichoise travaillant dans un environnement de «requins», de «connards» et de femmes qui «ont la décence de ne pas être trop moches ou trop vieilles, de ne pas faire d’enfant et d’être suffisamment intelligentes pour ne pas montrer qu’elles le sont».

«Tout est vrai mais rien n’est vrai»

«C’est une fiction inspirée de la réalité, précise d’emblée Prune, attablée dans un café du centre-ville de Bienne, là où elle réside toujours et où elle travaille désormais dans une entreprise informatique. Tout est vrai mais rien n’est vrai.» Elle n’a pas vécu tout ce qu’elle a écrit, mais elle pense avoir côtoyé ce milieu d’assez près pour être tombée juste. «Je me le suis fait confirmer par plusieurs personnes», se contente-t-elle de préciser. Dans la réalité, Prune a été recrutée par une agence de communication, elle-même mandatée par Omega. Dans le roman, Sarah est coordinatrice web chez Gameo. Gameo? Une entreprise qui, selon l’héroïne, «possède en effet une incroyable réputation sur le marché de l’emploi, bien plus que d’autres concurrents comme Lorex…»

«J’ai adoré jouer avec les vrais noms des gens, des marques, des modèles de montres, s’amuse l’auteure d’origine française. Un peu comme dans 99 francs de Frédéric Begbeider», explique Prune, avant de concéder que «si les marques dont je parle étaient méconnaissables, vous n’auriez sans doute pas parlé de mon livre dans votre journal». Prune est réaliste. Elle sait que la légèreté et l’authenticité d’un récit où l’héroïne fait du shopping en ligne et de la télé-réalité ses antidépresseurs n’a pas la dimension intellectuelle d’autres ouvrages «que la majorité ne comprennent pas». Elle estime que c’est aussi pour cette raison que la poignée d’éditeurs à laquelle elle s’est adressée a refusé de la publier.

Prune ne pense pas que c’est par timidité, qu’ils aient craint d’éventuelles représailles. Le livre ne révèle d’ailleurs aucun grand secret stratégique. Il raconte, avec un regard parfois cynique, parfois désespéré, une quantité de petits non-dits. Les tensions, l’hypo­crisie, la jalousie, le mépris des supérieurs… Bref, des palabres de machine à café qui ont lieu dans bien d’autres secteurs et bien d’autres entreprises où «ceux qui réussissent le mieux sont ceux qui cirent le mieux les pompes».

Pas de contact avec Omega

Du coup, «beaucoup de femmes, mais aussi quelques hommes, me disent qu’ils se reconnaissent et que cette lecture leur a fait du bien. Cela me touche, même si je n’ai pas du tout l’intention d’être leur porte-drapeau», tempère Prune. Côté employeur, l’agence pour laquelle elle travaillait a voulu discuter de son travail avec elle. Elle a refusé. Prune n’a en revanche eu aucun contact avec Omega. «Mon côté poil à gratter me donne quand même envie de savoir ce qu’ils en pensent.» Contactée par Le Temps, la marque en mains de Swatch Group n’a pas souhaité réagir.

Jusqu’ici, Prune a vendu quelque 150 exemplaires de 10 heures 10, au prix de 18 francs. Dont une soixantaine il y a quelques jours à Bienne, pendant une lecture publique organisée au centre-ville – la deuxième, après Neuchâtel début octobre. Le début d’une tournée romande? «J’y renonce, j’ai besoin de lever le pied. Et puis, je n’aime pas être au centre de l’attention.» La promotion du livre n’est pas achevée pour autant. Prune négocie d’ailleurs avec d’autres librairies pour y placer son livre, notamment dans la région lémanique. L’auteure ne cache pas non plus son envie de le faire traduire en allemand. «J’aimerais bien que toute la Suisse puisse le lire.» Prune voudrait que les ventes décollent pour pouvoir «vivre de l’écriture». Ça, c’est son rêve. Son ambition, c’est de pouvoir travailler à l’écriture d’un deuxième roman qui «se passerait dans un hôpital psychiatrique».

Prune, «10 heures 10». www.10heures10.ch

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