Livres

Un roman qui raconte une famille mortifère dans le creuset américain

Au fil de ses romans, David Vann jette une lumière crue sur la violence qui ronge son pays. Son nouveau livre met en scène un homme qui retourne auprès des siens avec l’infime espoir de se raccrocher à la vie. Implacable

Le bout du bout du monde. Une île désolée aux confins de l’Alaska. Un père immature en vadrouille dans la pénombre glaciale de l’Arctique, en compagnie de son fils de 13 ans, incapable d’affronter la sauvagerie des lieux. Un coup de feu qui déchire soudain le silence lorsque le jeune garçon met fin à ses jours. Voilà les images qui continuent à hanter les lecteurs de Sukkwan Island – Prix Médicis étranger en 2010 – où David Vann décrivait la fureur des éléments et la défaillance des humains avec une prose bouleversante à force d’être réduite à l’essentiel.

Et dans ses six romans suivants, David Vann – né en Alaska en 1966 – allait développer une thématique où la violence quotidienne, les naufrages familiaux et le culte morbide des armes à feu en Amérique font écho à ces mots de Camus, dans Le mythe de Sisyphe: «Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux: le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d’être vécue, c’est répondre à l’interrogation fondamentale de la philosophie.»

Cette question, Vann la reprend à son compte dans Un poisson sur la lune où, en filigrane, il évoque un drame personnel: la disparition de son propre père, dont il imagine les derniers jours avant de retourner son revolver contre lui, en 1980. Quand s’ouvre le roman, Jim, la quarantaine, vient d’atterrir à l’aéroport de San Francisco après avoir vécu de longs mois en Alaska dans une maison perchée sur une crête, loin de tout voisin. Dans sa valise, un 44 Magnum qui ne le quittera plus. D’entrée, on le sent ravagé par des pulsions destructrices. Et totalement désorienté, «comme une boussole à côté d’un aimant».

Des kilos de regrets

«Je suis personne, une merde. Je lutte contre rien», se lamente-t-il. Ses passions anciennes – la pêche, la chasse, la vie sauvage – ne le consolent plus. Il est à bout et au bout. Et il y a toutes ces dettes qui attendent en Californie cet ancien dentiste insomniaque. «Ses yeux sont des gouffres insondables, des cavernes de souffrance», écrit Vann avant de repasser la parole à Jim, l’antihéros, l’homme sans qualités: «La seule chose que je peux dire de mes pensées, c’est qu’elles ressemblent à de la boue ou à de la vase, massées dans les profondeurs. Ce que je trimballe en moi, ce sont de foutus kilos de regrets, un chagrin constant à propos de ma vie, la douleur de ce que je suis devenu.»

Si Jim est de retour en Californie, c’est pour retrouver sa famille. Un pèlerinage de la dernière chance, bien que cette famille-là ne cesse de l’accabler en le renvoyant à son passé. A l’aéroport, Doug, son frère cadet, est venu l’accueillir afin de l’escorter comme un ange gardien. Avec son pick-up, il va le conduire auprès des siens. Des scènes de retrouvailles parfois gâchées, parfois déchirantes de tendresse, comme si Jim savait que ce sont les dernières. D’abord, il y a ses deux enfants, des ados qu’il initiera au tir à l’arbalète avant de filer chez ses parents. La catastrophe. Une mère à qui «la religion a niqué le cerveau» et qui n’a pas changé de vêtements depuis une éternité. Un père névrosé, misanthrope, honteux de ses racines cherokees.

Fiasco intime

L’art de Vann, c’est de faire sentir à son lecteur la tension émotionnelle de ces rencontres, des moments de vérité pour Jim, face à des êtres rongés par la culpabilité – et impuissants devant son naufrage. Et lorsqu’il ne pourra plus supporter cet emprisonnement familial qui lui rappelle Vol au-dessus d’un nid de coucou, il fera demi-tour vers l’Alaska, d’autant plus effondré qu’il n’a pu renouer avec sa seconde épouse qu’il aime toujours. «Ce qu’il voudrait, c’est trouver une utilité à son désespoir. Combien d’heures a-t-il passées à attendre sa vie?» demande Vann. Avant l’inéluctable, avec un 44 Magnum sur la tempe.

Reconstitution d’un fiasco intime, précis de décomposition à la Cioran, Un poisson sur la lune montre aussi que le suicide n’est pas seulement enraciné dans les gènes de Jim, mais qu’il appartient également à l’ADN de l’Amérique, au plus profond de ses instincts. Comme si, aux yeux de Vann, ce pays était en train de se saborder. Et, au-delà, c’est toute la condition humaine qui vacille sous le glas impitoyable d’un des romanciers les plus féroces, les plus pessimistes d’outre-Atlantique: «Désastres climatiques, morts par balles, guerres, nous sommes balayés d’une pichenette comme des fourmis, à chaque instant. Nous n’avons aucune valeur, de toute évidence.»


Roman

David Vann
«Un poisson sur la lune»
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski
Gallmeister, 285 p.


Citation:

«Désastres climatiques, morts par balles, guerres, nous sommes balayés d’une pichenette comme des fourmis, à chaque instant.»

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