critique

«Un Roman russe et drôle», vrai bonheur de lecture

«Un Roman russe et drôle» comble l’attente suscitée par les deux premiers romans de Catherine Lovey.

Genre: Roman
Qui ? Catherine Lovey
Titre: Un Roman russe et drôle
Chez qui ? Zoé, 290 p.

Valentine Y est fascinée par la destinée de l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski, condamné à la prison à la suite de l’affaire Yukos, ce «héros de notre temps» désabusé. Elle décide de se rendre en Russie pour approcher ce mystère, dont elle compte tirer «un roman russe et drôle». Son entourage – ses amis, ses relations professionnelles – tente de l’en dissuader. Projet dangereux, irresponsable, d’un romantisme déplacé, lui dit-on.

Mais la jeune femme est têtue. En dépit de ses angoisses, elle part pour Moscou, puis pour la Sibérie, où elle disparaît, en tout cas aux yeux de ses proches, ne laissant que quelques traces écrites.

Valentine est l’héroïne et souvent la narratrice du troisième roman de Catherine Lovey. Les deux femmes ont beaucoup en commun: la génération (nées dans les années 1960); la passion pour la Russie; l’intérêt pour la politique et l’économie; l’inquiétude, l’élan et l’humour, et surtout, le projet de rédiger un «roman russe et drôle». On sait que Valentine «écrit», de manière intransitive. Catherine Lovey, elle, a déjà publié deux romans remarqués: L’Homme interdit (Zoé, 2005) et Cinq Vivants pour un seul mort (Zoé, 2008). Une disparition, un suicide en constituaient le cœur, une énigme jamais résolue qui bouleversait les proches. Ici, Khodorkovski représente cette figure absente, le trou noir où s’engouffrent les questions. L’homme le plus riche de Russie sert de catalyseur, une icône qui permet de développer autour d’elle un beau portrait de femme et des tableaux intéressants de la Russie, vingt ans après l’effondrement de l’Empire soviétique.

Un Roman russe et drôle se déroule en trois temps. Le premier met en place le monde de Valentine, en Suisse, l’organisation d’une vie où l’on ne trouve «pas le moindre compagnonnage avec des choses à poils, à plumes ou à photosynthèse». Ses amis, ses amants sont fidèles, parfois encombrants par leur sollicitude même ou leur fragilité. Elle aime le jeu de la séduction, redoute l’engagement, et s’il lui faut un fils, ce sera celui d’un couple ami, le lien sans la responsabilité. Ce début ouvre le roman de manière brillante, légère, une ouverture polyphonique, particulièrement réussie, rythmée, où s’entend le bruissement des voix qui se croisent sans que personne n’écoute personne.

La deuxième partie voit Valentine à Moscou. Elle affronte la dureté de la ville, qui n’a pas cédé depuis son premier séjour, du temps de l’URSS. Les pauvres sont plus pauvres, privés du secours de l’Etat. La crise frappe de plein fouet les nouveaux riches. Lev, son amoureux d’antan, est toujours aussi fou. Et les obstacles s’accumulent. Mais Valentine ne se laisse pas décourager. Dans la dernière partie, nous ne la voyons plus qu’à travers les messages angoissés que son ami Jean échange avec ceux qui sont supposés la rechercher. Mais peut-on leur faire confiance? Jean attend son amie à Saint-Pé­ters­­bourg, incapable d’agir. Quelques lettres la montrent désem­parée, des bribes de textes parviennent également. A-t-elle disparu dans une secte? Finira-t-elle, apaisée, en Sibérienne imperturbable? L’au­teur ne donne pas de réponse.

Russe, ce roman l’est par l’empathie et le dépit qu’on sent chez Catherine Lovey face à ce pays, où «la seule vérité est l’argent». Drôle, il l’est souvent, quand l’ironie se porte sur la rhétorique des sectes ou des institutions, sur les mensonges et la mauvaise foi qui servent à masquer les faiblesses. Une réussite qui comble l’attente suscitée par les deux premiers livres, un vrai bonheur de lecture.

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