Football

«Un sacré coup donné à la misogynie du foot»

A Clermont-Ferrand, pari gagné pour Corinne Diacre, la première femme coach d’une équipe masculine a vaincu le machisme et assuré le maintien en Ligue 2

«Un sacré coup donné à la misogynie du foot»

Football A Clermont -Ferrand, pari gagné pour Corinne Diacre

La première femme coach d’une équipe masculine a vaincu le machisme et assuré le maintien en Ligue 2

Séance de décrassage au stade Gabriel Montpied. Assouplissements et petites foulées autour du terrain annexe. Corinne Diacre trotte au milieu de ses joueurs. Sourires, petites tapes dans le dos, humeur badine. Hier soir (lundi 27 avril), le Clermont Foot 63 (CF 63) a arraché à domicile un bon nul (0 à 0) face à Sochaux, qui l’an passé évoluait en Ligue 1. Six matches consécutifs sans défaite, 43 points et surtout le maintien en Ligue 2 quasi assuré à quatre journées de la clôture du championnat. France 2 filme ce matin-là la première femme devenue coach d’une équipe masculine de football professionnel. Corinne Diacre a appris à composer avec la pression médiatique depuis sa nomination à l’été 2014. Les incessantes questions sur son rapport existentiel à ces jeunes hommes, «frappez-vous avant d’entrer dans les vestiaires?», l’ont au début un peu amusée. Elles sont désormais déconseillées. Corinne Diacre ne les supporte plus.

Les responsables «com» du club préviennent: «Parlez avec elle uniquement de football.» Le journaliste de France 2 savait cela. Il a donc évoqué «une certaine fébrilité défensive hier soir en seconde mi-temps» puis lui a demandé si ses joueurs devaient ôter leurs bijoux pendant les entraînements. «Quand je coachais des filles, elles les enlevaient, les garçons c’est pareil», a-t-elle répondu, sur la défensive. Le reporter s’est alors lancé: «Il se raconte que vous leur interdisez de mettre du fromage râpé sur les pâtes, vous confirmez?» Stupeur de l’interviewée. Qui met aussitôt fin à l’entretien et file, maussade, vers le vestiaire. Appuyés à la rambarde, trois vieux supporters rigolent: «Elle était de bonne humeur et vous l’avez fâchée, pourquoi lui avoir parlé de popote?» La scène, assez cocasse, condense dix mois du vécu âpre de Corinne Diacre à Clermont.

Que ce soit dit tout de suite: une femme à la tête d’une équipe masculine de football, ça marche et plutôt bien. Corinne Diacre est en passe de faire mieux que ses prédécesseurs (des hommes) en termes de résultat, avec des moyens moindres (effectif moins étoffé). Mais que ce fut dur! Cela a commencé le 4 août 2014 à Brest, premier match sur le banc clermontois et ce gros bouquet de fleurs offert par son homologue breton parce qu’elle avait ce jour-là 40 ans. C’était galant mais maladroit, une bise aurait suffi. Le match fut perdu 1 à 0. Il y aura ensuite trois autres défaites, deux nuls et une dernière place au classement.

Saïd Belkhiri, qui tient le bar le Dickens, siège des supporters Bad Wizards, se souvient: «A cette époque, les «tu aurais dû rester dans ta cuisine» fusaient dans les tribunes, en déplacement on nous demandait ce qu’on faisait avec une bonne femme, on entendait des choses très crues, on était un peu la risée. Mais la petite Coco, c’est son surnom, s’est accrochée. Elle s’est battue, a obtenu la mise à l’écart de certains joueurs qui ne suivaient pas les règles de la vie du groupe, elle a rebâti une équipe avec un nouvel état d’esprit et les bons résultats sont tombés. Nous la respectons énormément.»

Une battante, disait Saïd. Un fort caractère, aussi, forgé dès la petite enfance dans le nord de la France auprès de son père et de sa mère, tous deux ouvriers du textile. Maman fait du demi-fond le dimanche, la fille ne pense déjà qu’au foot en regardant ceux qui tapent dans les murs avec un ballon. La famille déménage dans le Forez, la Creuse, la Charente. Corinne intègre un sport-études, s’inscrit dans des clubs de foot féminin, se stabilise à l’ASJ Soyaux (près d’Angoulême) où elle va accomplir toute sa carrière de footballeuse, de 1988 à 2007. Le foot pratiqué par des filles est alors (et demeure) peu rémunéré, malgré les bourses pour les athlètes de haut niveau et les primes des sponsors. Corinne pointe en intérim dans une chaîne de montage de batteries à Angoulême. Très vite, sa taille (1,76 m), son intelligence de jeu et son autorité l’imposent comme défenseur central et capitaine de l’équipe de France féminine (121 sélections).

Une rupture d’un ligament met fin à sa carrière. Elle entraîne l’équipe de Soyaux et devient en 2014 la première femme titulaire du diplôme d’entraîneur de football professionnel. Véronique Soulier, présidente de l’Amicale des supporters du CF 63, rapporte: «Elle est allée en formation à Londres, à Chelsea je crois, les gens du club lui demandaient pour quel magazine elle travaillait!»

C’est Claude Michy, le président du club auvergnat, qui va la chercher. L’homme supporte mal l’ombre que lui font les flamboyants rugbymen auvergnats (qui jouent ce samedi à Londres la finale de la Coupe d’Europe face à Toulon). Clermont, terre d’ovalie, n’a qu’un lopin à offrir au ballon rond. Budget du CF 63: 6,8 millions d’euros. Une misère. Le rugby qui remplit le stade des pneus Michelin (18 000 places) affiche une opulence et une belle effervescence.

Pour Claude Michy, un entraîneur femme «fera le buzz» et l’on causera enfin foot dans le Puy-de-Dôme. Une coach portugaise est approchée, qui dit oui, puis fait ses valises un mois plus tard. Corinne Diacre dit oui à son tour et reste. Le jour de son intronisation, la salle de presse fut tout à coup exiguë. Les journalistes de France et d’Europe ont afflué en Auvergne avec leurs questions sur le fameux code pour accéder aux vestiaires des joueurs. Ceux-là sont partis et l’ouragan médiatique est passé. Restent les localiers du quotidien régional La Montagne avec qui Corinne Diacre se montre peu loquace. «Avec elle, ce n’est pas open bar, elle a imposé une distance froide, elle a une posture de victime», résume le rédacteur Patrice Campo. En dire le moins possible afin d’agir du mieux possible, voilà sans doute la ligne de Corinne Diacre. Car les premiers résultats poussifs ont créé de fortes tensions.

Face à des lecteurs de La Montagne, elle confie en février 2015: «Des joueurs se sont permis des choses que je n’ai pas acceptées. Et il y a eu, dès le départ, un manque de respect de leur part. Je me bats sans doute à tort sur des choses qui ne relèvent pas de mon domaine: la politesse, dire bonjour le matin en me regardant droit dans les yeux. Je souhaite que mes joueurs respectent mes règles. Un meilleur esprit fera progresser le groupe. Avec certains qui ne veulent pas comprendre, j’ai abandonné.» A l’image d’Hugo Vidémont (22 ans), arrivé au club à l’âge de 6 ans, dont le bail a été résilié. Il joue désormais à Ajaccio. «La coach a cassé tout ce que nous avions construit depuis des années», a-t-il accusé. Rencontre lors de la séance de décrassage avec Eugène Ekobo (34 ans), qui a joué au FC Sion entre 2000 et 2002: «Avec une femme, les relations sont différentes, on évite les mots grossiers, c’est bien pour l’éducation des plus jeunes. Mais il y a des confidences que l’on ne peut pas lui faire, alors je passe par son adjoint. C’est frustrant de ne pas dire les choses en face.»

Mehdi Jeannin, le gardien du CF 63, ajoute: «Mais on ne dit pas assez qu’elle a une connaissance très pointue du jeu, dans l’esprit et les techniques. Son CV est costaud.» Lundi soir, après le nul face à Sochaux, Corinne Diacre s’est mêlée aux joueurs réunis en rond au centre de la pelouse. Puis est allée seule saluer les Bad Wizards. Toute la tribune lui a réservé une standing ovation. Dont cinq ultra women de Sochaux venues voir cette pionnière «qui fout un sacré coup à la misogynie du foot».

«On ne dit pas assez qu’elle a une connaissance très pointue du jeu. Son CV, c’est du costaud»

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