Genre: Classique
Qui ? Robert Schumann
Titre: Geistervariationen
Chez qui ? (2 CD ECM New Series/harmonia mundi-musicora)

András Schiff est amoureux de Schumann. Il le joue avec une soif d’introspection et une incandescence ailée qui contrastent avec des lectures plus mâles. C’est cette fragilité qui se niche au cœur de la musique de Schumann, les doutes, les chimères, qu’il laisse affleurer dans ses interprétations. En 1976 déjà, à 22 ans, le pianiste hongrois enregistrait Papillons, l’Arabeske et l’Humoreske sous le label Denon (un des premiers disques numériques). Il est revenu à plusieurs ­reprises à Schumann avec des enregistrements pour Teldec dans les années 1990 et un récital paru chez ECM (András Schiff In Concert) , certains sensationnels, d’autres trop policés.

Profitant de concerts donnés en 2010 pour le bicentenaire de la naissance de Schumann (formidables récitals à Gstaad et à Lucerne), András Schiff a enregistré un double CD baptisé Geistervariationen. Outre cette œuvre tardive, il n’a rassemblé que des chefs-d’œuvre: la Sonate en fa dièse mineur Op. 11, la Fantaisie Op. 17, Papillons, les Scènes d’enfants et les Scènes de la forêt.

András Schiff a toujours été poète. Ses qualités sont un soin extrême porté à la qualité du son, une grande clarté (l’usage économe de la pédale) et le refus de toute virtuosité gratuite. Ses défauts sont une tendance à enjoliver parfois les choses, à trop se complaire dans la beauté du son. Ce double album contient le meilleur et le moins bon de Schiff.

Papillons n’est pas la réussite attendue: le pianiste tend à s’installer trop confortablement dans les tempi. Son amour du détail et sa volonté de rendre tout lisible – et joli! – affadissent le propos. Si certaines pièces sont réussies (notamment la plage 8 aux accents idéalement incisifs), Nelson Freire chez Decca a plus de chic et une certaine nonchalance (que l’on pourra juger excessive) qui profite à l’œuvre.

András Schiff joue les Scènes d’enfants avec naturel et simplicité. Tout est tourné vers le chant. La «Rêverie» n’est plus une évasion vers un paradis rêvé ou fantasmé (Martha Argerich qui étire au maximum le temps musical) mais une simple échappée. Seules la première pièce, jouée un peu vite, et l’ultime «Le poète parle», trop prosaïque, déçoivent. Les Scènes de la forêt sont du même niveau, avec toute une palette de clairs-obscurs et d’accents.

Dans ces odyssées que sont la Sonate Op. 11 ou la Fantaisie Op. 17 , András Schiff ne recherche pas le grand geste. Aux lectures altières d’un Maurizio Pollini (Deutsche Grammophon), il oppose un ton plus introspectif – mais pas moins fougueux. Le pianiste plonge dans les méandres de la Sonate en fa dièse mineur : il joue de son toucher incisif pour composer un paysage formidablement accidenté. Il y a des accélérations, des décélérations, des flux et des reflux, et l’on manque parfois de perdre le fil. Inconfortable mais passionnant!

Dans la Fantaisie Op. 17 , András Schiff adopte cette même stratégie: mobilité de la phrase, toucher clair et incisif. C’est un chant ailé qui s’appuie sur des basses solidement ancrées – cette façon de faire chanter la ligne de la basse. On n’y trouvera pas la toute puissance d’un Pollini (notamment dans la «Marche»), encore que le ton soit fébrile d’un bout à l’autre. La variété des climats, le kaléidoscope d’impressions et l’extrême clarté de la polyphonie (András Schiff a beaucoup joué Bach) font de cette Fantaisie une lecture habitée et intensément poétique. Deux versions sont proposées pour la fin du troisième mouvement: celle jouée habituellement, et la version dite de Budapest, antérieure, qui se termine par un grand accelerando et qui s’écrase sur un accord de septième diminuée. Les deux versions valent la peine d’être connues.

Au terme de cette odyssée, il ne reste plus qu’à se repaître avec les Geistervariationen (offertes sur le deuxième CD) à l’écriture plus intime et décantée.