Futur antérieur

Un seul journal vous manque et le monde est dépeuplé

CHRONIQUE. La liberté de la presse, un idéal qu’on croyait sacro-saint mais qui se lézarde partout, y compris en Europe. Un monde privé de ces voix irremplaçables, l’auteure et journaliste turque Asli Erdogan le laisse entrevoir dans l’une de ses chroniques. Un appel au sursaut

«Jamais la liberté de la presse n’a été aussi menacée.» Le moins qu’on puisse dire est que Reporters sans frontières n’a pas peur de hausser le ton, quitte à surprendre un peu. La liberté de la presse plus menacée que jamais? A l’heure où le Net devrait lui donner des ailes? Cela dépend bien sûr du temps qu’on prend en considération. Car il est difficile de se persuader que l’information était vraiment plus libre il y a trente, quarante ou soixante ans, pour ne pas avoir le mauvais esprit de remonter encore plus loin en arrière. Les dictatures sévissaient alors sur une bonne partie de la planète, comme on s’en souvient sans doute. Et la pluralité de l’information était plutôt moins avancée qu’aujourd’hui dans les démocraties. Par contre, le monde était incontestablement plus facile à lire, idéologies «hard» ou «soft» aidant.

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Si donc la presse pouvait paraître plus libre, parce qu’en apparence plus proche de sa cible, les têtes ne l’étaient pas forcément. La preuve de l’influence sans précédent qu’internet a donnée aux journalistes, n’est-ce pas justement qu’on les menace comme jamais? Les exemples affluent: après l’équipe de Charlie Hebdo, l’Europe vient de voir couler au cours des derniers mois le sang d’autres journalistes assassinés. Ce que nous n’étions plus guère préparés à voir, derrière l’impression rassurante que les nouvelles technologies verrouilleraient pour de bon la liberté de l’information. Elles montrent au contraire sa grande vulnérabilité, les risques auxquels s’exposent les journalistes étant souvent proportionnels à leur pouvoir. Les espoirs de progrès que nous placions en elles sont donc momentanément remis à leur place.

L’information a un coût

Un danger d’un autre ordre guette encore l’information: sa banalisation. Tout ou presque a l’air de se trouver gratuitement à disposition sur le web. Mais cela revient à oublier que le travail de l’information a un coût, qu’il faut être prêt à payer, dans tous les sens du terme. Quand il s’en acquitte, le lecteur reconnaît implicitement cette réalité et, à sa manière, s’en solidarise.

Un nom, parmi tant d’autres, est devenu aujourd’hui le symbole de la liberté d’opinion en danger: celui de la romancière turque Asli Erdogan, par ailleurs journaliste engagée. C’est à ce titre qu’elle est actuellement poursuivie par la justice de son pays. Une de ses chroniques – intitulée «Notre journal» – raconte à sa manière la fragilité et la valeur de la presse. L’auteur se trouve alors à Genève (le nom de la ville n’est pas nommé, mais on devine facilement sa présence), où elle a résidé au début des années 1990. Chaque jour, elle descend vers le centre pour acheter le journal dans lequel il lui est arrivé d’écrire. Il n’y a qu’un seul kiosque qui le vende et, cette fois-là, il ne s’y trouve plus. La jeune femme semble étrangère aux réalités qui l’environnent. Seul ce journal, la reliant à son pays et à ses combats, porte une voix humaine. Absent, les choses perdent alors de leur sens et restent opaques.

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Renouer le fil cassé

L’espace d’un instant, on peut donc prendre la mesure de ce que serait un monde sans presse, devenu muet et plus hostile. Un dialogue au téléphone avec une connaissance va raccorder ce fil cassé. Depuis la Turquie, son geste double et prolonge celui de la narratrice. Sur le point d’acheter le même journal, elle découvre qu’elle a bêtement oublié son porte-monnaie. Un jeune Kurde sans travail qui assiste à la scène lui donne alors le peu qu’il a sur lui. Sans doute a-t-il vu que le journal en question défendait les gens comme lui, mais le récit ne le dit pas. Il se conclut ainsi, sur l’idée que ce qui est écrit dans ces pages n’a pas de prix et tire sa vie des liens qu’elles réussissent à tisser.


Extrait

«La semaine dernière, pour ce journal, j’étais en train de chercher mon portefeuille, un jeune du Sud-Est s’est approché de moi. Il cherchait du travail, dans le bâtiment… Et moi, je me suis rendu compte que j’avais oublié mon portefeuille. Rouge de honte, j’ai demandé combien coûtait le journal, il me restait quelques centimes dans la poche. Le jeune garçon m’a regardée, puis il a regardé le journal. «Ma sœur, il a dit, c’est tout ce qui me reste, prends-le pour lire ton journal…» Il m’a donné vingt-cinq centimes. J’avais honte, en plus j’avais ma carte bleue sur moi, mais bon… Seulement moi, je n’ai pas pu l’aider. Peut-être qu’il n’aurait pas accepté. Mais je n’ai même pas proposé, j’étais si fatiguée, et gênée… Parfois, on n’a pas les idées claires, tu comprends…»

(A. Erdogan, «Le silence même n’est plus à toi», trad. J. Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, 2017)

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