«Un matin, c’était l’été, un été napolitain très chaud, j’avais onze ans, deux garçons un peu plus âgés, camarades de jeu et amoureux silencieux, nous invitèrent, ma sœur et moi, à manger une glace. Notre mère nous avait formellement interdit de nous éloigner de la cour de l’immeuble où nous vivions. Or, tentées par la glace et par cet amour possible, nous décidâmes de désobéir. […] Soudain, la lumière se ternit. Il se mit à pleuvoir, à tonner, le ciel zébré d’éclairs ruissela sur nous et se précipita en torrents vers les bouches d’égout. […] En proie à un sentiment d’abandon, nous nous élançâmes, cinglées par les gouttes épaisses. Je tenais ma sœur par la main…»

C’est pour des passages comme celui-ci, pour les échos qu’ils entretiennent avec la fiction, qu’on peut lire Frantumaglia d’Elena Ferrante. Mais tout n’est pas du même tonneau, dans cet assemblage de textes inédits, d’hommages, de lettres, réunis ici par l’écrivaine italienne.

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La grande affaire de Frantumaglia – un beau mot forgé par la mère de l’auteure qui décrit une bousculade mentale de sentiments contradictoires –, c’est le choix du pseudonyme et de l’anonymat. Un choix fait dès l’envoi de son premier roman, L’amour harcelant, à l’éditeur dont Elena Ferrante décline à l’envi tous les aspects et toutes les conséquences. On peut ainsi lire ses lettres à des journalistes qui lui réclament des interviews – lettres dûment écrites mais jamais envoyées –, qui donnent l’impression curieuse d’un bavardage intense, là où en vérité seul le silence a prévalu.

Si elle justifie avec brio cette posture singulière – «Je crois que les écrivains n’ont rien de décisif à ajouter à leur œuvre» –, si elle dit aussi protéger ainsi les gens du quartier de son enfance, ce choix ne va pas sans quelque vanité: celle d’écrire des livres dont la perfection est telle qu’ils se passent aisément de tout soutien. Mais force est de constater que le jeu a fonctionné et que les livres d’Elena Ferrante ont vécu leur vie sans elle.

Ligne nette

Pourtant, autre paradoxe, tout dans Frantumaglia raconte cette romancière absente: l’enfance napolitaine, sa mère, la vision du monde, les choix politiques, les affections littéraires, tout apparaît peu à peu et crée un jeu de va-et-vient entre ce réel et la fiction. «Je suis incapable de tracer une ligne nette entre culpabilité et innocence, avoue Elena Ferrante, je crois que mes livres le montrent bien, ce sont des concepts qui me troublent.»

On retrouve dans Frantumaglia, souvent, le charme puissant des romans, mais la forme singulière du livre en fait un objet réservé aux aficionados de l’autrice de L’amie prodigieuse.


Mélanges
Elena Ferrante
Frantumaglia. L’écriture et ma vie
Trad. de l’italien par Nathalie Bauer
Gallimard, 462 p.