Lyrique

Un spectacle phare

C’est un aveuglement de blancheur et de stupéfaction. Une errance dans l’imperceptible. Derrière le tulle qui encadre toute la scène, une lumière immaculée efface des êtres qu’on devine mal. Flottement humain dans un désert blanc. Romeo Castelluci plonge le premier acte de Moses und Aron dans le flou et le vide. Le deus ex machina de l’opéra d’Arnold Schoenberg fait vibrer l’image, par son absence, de façon éblouissante. Parfaite représentation de l’irreprésentable. Stéphane Lissner ne pouvait rêver meilleur manifeste de son projet lyrique. Une première production phare, éclairante et somptueuse d’esthétique dans le maniement des symboles.

Au commencement était le verbe. Un ancien magnétophone Revox descend lentement des cintres et déroule les bandes sonores de la voix divine. Aaron devra porter cette parole et dénouer l’enchevêtrement des rubans qui s’accumulent tout au long du spectacle. Tâche suffocante et impossible.

A la fin est la nuit. Avant de s’effondrer lentement sur sa terrible impuissance verbale, Moïse s’accroche au voile sombre du désespoir. Entre les limites de cet outre-monde en noir et blanc, le combat philosophique des deux frères s’illustre dans des images marquantes. L’artiste italien manie le paradoxe comme personne. Quitte à divaguer trop loin. D’un imposant Charolais pour représenter le Veau d’or, à des bains et aspersions d’or noir, en passant par un module spatial entre foreuse minière et appareil radioactif, l’esprit s’égare. Mais l’ascension finale d’alpinistes dans un ciel vide redirige l’ouvrage vers l’inaccessible l’Eternel. Entre d’autres moments de pure grâce visuelle.

Sur le plan musical, le chœur et l’orchestre de l’Opéra relèvent un véritable défi: maîtriser la radicalité de la partition et du livret de Schoenberg. L’interprétation de Philippe Jordan impressionne dans les nervures qu’il dégage et la puissance qu’il soulève. La profusion du langage s’organise sous sa baguette chercheuse. Et tout se met en place en souplesse. Sur la solidité de ces bases orchestrales et chorales évoluent avec naturel la voix mate et tendue d’Aron (le ténor John-Graham Hall brille dans la véhémence de son chant) et celle, étonnamment chantante et lyrique de Moses (le baryton Thomas Johannes Mayer parvient à rendre incroyablement mélodique sa déclamation du spechgesang). Un magnifique écartèlement.

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