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Un Suisse au pays des Soviets

Dans un recueil de lettres qu’un Suisse établi à Saint-Pétersbourg adresse à sa femme pendant la Révolution russe, on lit le dépit et la peur, mais aussi la détermination d’un homme seul qui entreprend de résister aux bolcheviques

Genre: Correspondance
Qui ? Claire et Claude Torracinta-Pache (édition)
Titre: «Ils ont pris le Palais d’hiver!» Julien Narbel, un Suisse dans la tourmente de la révolution russe de 1917
Chez qui ? Slatkine, 154 p.

«Je tiendrai autant que je pourrai afin qu’on n’ait rien à me reprocher.» Ce sont les mots que Julien Narbel écrit à sa femme dans les mois qui suivent la révolution d’Octobre. Julien Narbel est l’un de ces nombreux Suisses établis à Saint-Pétersbourg au moment de la chute du tsarisme et de la prise de pouvoir des bolcheviques. Comme des milliers de compatriotes, il a fait sa vie là-bas, s’y est marié, il se sent chez lui. Mais, surtout, il a le sens de l’honneur. C’est pourquoi cet intendant décide d’occuper seul, et coûte que coûte, la maison de son employeur, le prince Orloff, qui a fui en Crimée avec armes et bagages, pour éviter la réquisition.

Les nombreuses lettres qu’il écrit à son épouse – rentrée en Suisse avec leurs enfants dès le début des troubles – sont émouvantes, parce qu’elles disent le désarroi d’un étranger profondément attaché à la Russie, et qui apprend à s’en détacher alors que la situation devient irrémédiable.

Sale temps sur Petrograd

Ces lettres, qui ont longtemps dormi dans un grenier familial, ne sont anodines qu’en apparence, car en les lisant on s’imprègne du chaos et de l’insécurité totale qui caractérisent les premières heures d’un régime auquel Narbel est profondément allergique. C’est à sa petite-fille, Claire Torracinta-Pache, et à son mari Claude que l’on doit leur publication, accompagnée d’encadrés historiques.

On est bien loin, à lire Julien Narbel, de l’enthousiasme révolutionnaire du Grand Soir. La faim et les maladies médiévales déferlent sur la ville de Pierre le Grand. Narbel parvient à y échapper en vendant un à un les meubles et les tableaux du prince (avec son accord!). Seul dans son palais des vents, l’intendant fait et refait ses comptes, s’alarme du prix délirant des denrées. Il tient tête aux commissaires de quartier désireux de réquisitionner les lieux, grâce à son sens de la diplomatie et à son passeport.

Ceci jusqu’au jour où Berne rompt ses relations avec Moscou, mettant en danger les milliers de citoyens suisses encore en Russie. Déprimé par la solitude, horrifié par les manières criminelles des bolcheviques, déçu par l’indifférence d’Orloff à son égard – «En Crimée, ils vivent dans les délices de Capoue […]. Mais cela ne durera pas et ils regretteront de ne pas m’avoir écouté» –, Julien Narbel n’a plus qu’une idée en tête vers la fin de 1918: que l’on saisisse enfin la maison et qu’il puisse partir la conscience tranquille. Hélas pour lui, revenu en Suisse au début de 1919, il meurt de la tuberculose peu de temps après.

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