Futur antérieur

Un tableau controversé dans l’œil de Frantz Fanon

Une toile de l’artiste new-yorkaise Dana Schutz crée un scandale dans la communauté afro-américaine. Qu’en dirait l’auteur des «Damnés de la terre»?

Cela fait maintenant quelque temps que nous n’avons plus l’habitude de voir brûler les livres, du moins sous nos latitudes, et moins encore les œuvres d’art. Lire un appel à détruire une peinture, aujourd’hui, aux Etats-Unis, a donc de quoi susciter une bonne dose de perplexité. A plus forte raison quand il est signé par d’autres artistes.

Mais quel genre de tableau peut bien faire naître une telle réaction? L’inculpé est l’œuvre d’une artiste new-yorkaise, Dana Schutz, exposée en mars dernier lors de la Biennale du Whitney Museum of American Art. Elle s’intitule Open Casket, c’est-à-dire «à cercueil ouvert». Ce qu’on y voit? Les restes informes d’Emmett Till, adolescent noir torturé et assassiné par deux blancs dans le Mississipi des années 50, devenu par la suite l’un symbole de la lutte pour les droits civiques.

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Contours flous

Rien de choquant pourtant dans ce qu’elle montre. Les contours sont assez flous pour échapper au reproche de voyeurisme, et la réussite artistique est évidente. L’œuvre a pourtant déchaîné contre elle la colère des Afro-Américains, au point qu’une lettre collective a demandé au musée qu’elle soit retirée et si possible détruite.

Les signataires dénoncent une récupération insupportable – même si involontaire – d’une souffrance dont seuls les artistes noirs ont le droit de se faire porte-parole. L’image des persécutions raciales a trop souvent été l’objet d’une exploitation ambiguë pour pouvoir prétendre à une quelconque virginité «artistique». Invoquer la liberté d’expression, c’est ignorer la charge douloureuse qu’un tel tableau véhicule, à une époque où des noirs sont encore abattus. Comme on pouvait s’y attendre, le musée a défendu l’œuvre, en rappelant que l’art est par nature universel.

Un petit retour en arrière peut faire mieux comprendre la réaction viscérale des artistes afro-américains, avant de les juger. Nous sommes en 1961, en pleine lutte pour les droits civiques. Frantz Fanon meurt prématurément dans un hôpital de Washington. Il laisse derrière lui un livre incendiaire contre le colonialisme, Les Damnés de la terre, paru la même année, et qui va devenir une des références fondamentales en la matière.

Dans sa peau

Fanon parle d’une cause qu’il a vécue sur sa peau: il est martiniquais, noir, français, algérien d’adoption. Les Damnés de la terre démontent attentivement les mécanismes de la domination coloniale, pour offrir à ses victimes les moyens de s’en libérer. Car il ne suffit pas de s’opposer frontalement à lui. Il faut d’abord saisir comment il s’est enraciné dans l’esprit même des colonisées, pour les priver de toute autonomie.

Il les a forcés à adhérer à une identité factice, imposée de l’extérieur, système d’aliénation qui constitue le cœur du colonialisme. Il ne s’agit pas simplement de domination militaire, mais d’une entreprise de dépossession de soi et, en fin de compte, de déshumanisation. Au-delà d’un certain stade, les défenses intérieures s’effondrent. C’est ce qui explique les nombreux cas de troubles psychiques observés durant l’occupation française de l’Algérie (Fanon est psychiatre de profession).

Grille raciale

Briser un tel système est difficile. Les intellectuels ou les artistes issus des colonisés et formés à l’occidentale sont les premiers à s’y heurter. Une fois la liberté arrachée, l’essentiel restera alors à faire: se reconquérir soi-même. Fanon invite à la création d’une société nouvelle, qui rejette aussi bien les dichotomies du monde colonial que l’universalité prétexte qui lui sert de toile de fond: «La décolonisation unifie ce monde en lui enlevant par une décision radicale son hétérogénéité, en l’unifiant sur la base de la nation, quelquefois de la race.»

Mais qu’on ne s’y trompe, cette grille raciale, le colon l’a imposée. A travers elle, le colonisé ne veut pas produire du racisme à l’envers, mais se retrouver, loin des images qu’on lui a apposées. Les enjeux du scandale d’Open Casket dépassent donc les limites du microcosme artistique. Ils dressent la cartographie des incompréhensions et des clivages de notre temps, brisant les portes derrière lesquelles on les croyait bien enfermés.


Extrait:

«L’impérialisme qui aujourd’hui se bat contre une authentique libération des hommes, abandonne çà et là des germes de pourritures qu’il nous faut implacablement détecter et extirper de nos terres et de nos cerveaux. […] Parce qu’il est une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité, il accule le peuple dominé à se poser constamment la question: «Qui suis-je en réalité?»


Frantz Fanon, «Les Damnés de la terre», Maspero, 1961

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