chronique

Un été à Tanger chez un héroïnomane

Notre chroniqueuse raconte ses galères et ses couacs de la belle saison. Comme un souvenir d'enfance chez des hôtes tangérois

Quand il invite Conrad Moricand, «incurable dandy menant la vie d’un clochard», pour un séjour dans son refuge de Californie, Henry Miller ne sait pas qu’il vient d’introduire Un diable au paradis. Egotiste, drogué, galeux, capricieux, bien qu’issu de la bonne société genevoise, l’invité ruine son quotidien. Qui écrira avec le même génie tragicomique la torture de celui qui s’incruste en vacances chez les autres? A moins d’être aussi envahissant qu’un Moricand, ces séjours non marchands – terme courtois des professionnels du tourisme pour désigner le squat saisonnier – favorisent rarement la détente. Ma mère a souvent privilégié cette formule, pour peu que les hôtes, rencontrés parfois deux mois plus tôt, possèdent une maison avec la mer pas loin. Nous débarquions, valises bourrées d’offrandes qui auraient pu financer un hôtel.

J’ai mangé des nouilles pendant douze mois

Sauf que ma mère aimait goûter la vie des autres. Curiosité réciproque; les hôtes commentaient rapidement mon adolescence. «Elle est maigre.» «Qu’est-ce qu’elle est polie, elle a récuré la cuisine, on l’appellera Miss Potz.» Mon allergie à séjourner même chez les plus amicaux vient sans doute de tous ces étés à guetter des bruits dans la cuisine pour oser enfin quémander un thé, ou rester éveillée tant que l’hôte n’a pas fini ses soliloques politiques nocturnes. J’avoue, je n’ai pas retenu la leçon tout de suite. A 19 ans, j’ai passé le plus bref des étés à Tanger parce qu’un garçon que je connaissais peu m’avait invitée à le rejoindre chez sa mère, en août. Elle était castratrice, lui héroïnomane. Quelques étés après, j’ai encore accepté une invitation joyeuse à Saint-Jean-Cap-Ferrat, chez de jeunes héritiers. Aguerrie au savoir-vivre maternel du squat, et peut-être imbibée de rosé, j’ai claironné que le plein d’essence du Riva et la bouillabaisse pour dix sur l’île Saint-Honorat étaient pour moi. Au retour, j’ai mangé des nouilles pendant douze mois.


La précédente chronique: Les mythes entêtants du Summer of Love

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