C’est la grosse ficelle du remaniement ministériel français imaginée par Nicolas Sarkozy pour son gouvernement de crise. «La farce tranquille» comme le dit Libération en une, allusion au slogan électoral de la campagne présidentielle socialiste de 1981.

Frédéric Mitterrand, neveu d’oncle François, est devenu hier le nouveau ministre de la Culture. Il succède à Christine Albanel, dont la réputation fut tout bonnement catastrophique du début à la fin de son mandat, d’autant qu’elle conclut sur les péripéties d’une loi controversée destinée à protéger les auteurs de la déferlante des téléchargements sur ­Internet.

Frédéric Mitterrand aura au moins cette chance, il ne souffrira pas de la comparaison. Christine Albanel a une petite voix, une modestie de bon aloi et pas mal de retenue dans la mondanité. Le son de la voix de Frédéric Mitterrand, métallique et nasal, est célèbre depuis les années 1980 et ses nombreuses apparitions sur les écrans de télévision ou à la radio; avec son «bonsouar!» traînant et tonitruant qui laisse entrevoir un curieux mélange de sentiments à l’égard de soi-même sous la lumière des projecteurs, si belle et si désirable pour ce fou de cinéma.

Il porte le nœud papillon et l’habit avec élégance, semble fait pour les présentations et la représentation; il a une telle admiration pour les célébrités mortes ou vivantes, dont il a fait un temps son gagne-pain, qu’elles le lui rendent bien, du moins les vivantes.

Dans la lignée des ministres de la Culture de la Ve République depuis 1958, il est de ceux qui ont le profil. Non à cause de son patronyme, qui n’est, au fond, qu’anecdotique. Non parce qu’il est une capture de Nicolas Sarkozy dans la famille socialiste, qu’il ne faut pas confondre avec la famille tout court.

Frédéric Mitterrand s’est dit de gauche autrefois. Il ne le dit plus. Il a voté Jacques Chirac en 1995 et sa nomination par Nicolas Sarkozy, il y a un an, à la tête de la Villa Médicis à la place d’un autre candidat, conseiller à l’Elysée et en son temps mitterrandiste, Marc Benamou, fut une concession aux milieux culturels qui n’appréciaient pas le transfuge et préféraient un neveu qui ne ­cachait pas ses sympathies de centre droit.

Frédéric Mitterrand, 62 ans, est un fils de famille et un enfant de la culture. Il fut élève d’un lycée chic du XVIe arrondissement de Paris, il a fréquenté le beau monde depuis sa plus tendre enfance. Son père, Robert Mitterrand fut polytechnicien, serviteur de l’Etat et de grosses entreprises, comme Alcatel, au sommet. Il vient de ce qu’on appelle l’aristocratie républicaine en sous-entendant un caractère désuet qui fait partie du personnage. Car ce fils de famille l’a toujours joué double. Résolument moderne, résolument d’aucune époque. Résolument des siens, et des autres.

Jeune, au début des années 1970, il ouvre une salle de cinéma qui deviendra le rendez-vous des amateurs et qui succombera à son succès. Homosexuel, il vit la tempête du désir et de la marge, car ce n’était pas, alors, une sinécure même dans des milieux supposés l’esprit libre.

Dans les années 1980, il devient une figure de la télévision – médium encore considéré comme vulgaire – avec ses émissions sur les célébrités racontées comme des mélodrames et ses débats respectueux des opinions et du temps de parole. Il écrit des livres, de bons livres. Tourne des films, parfois de bons films. Pendant ce temps, malgré le sentiment du tragique et celui de la grandeur, toujours un peu de gouaille, un peu de distance canaille, le nécessaire pour être dedans et dehors, présent pour les autres et libre de son quant-à-soi.

En France, depuis 1958, il y a eu deux sortes de ministres de la Culture. Ceux qui avaient un style, une image, et les autres qui n’étaient pas forcément les moins bons. Malraux, sa voix caverneuse, son corps comme travaillé par les démons, ses mots sublimes, ses visions. Jack Lang, le chef scout de l’animation culturelle, infatigable organisateur d’événements, précurseur en tout (!), y compris en bling-bling, toujours content de lui.

Et il y a les autres, discrets, parfois efficaces, comme Jacques Duhamel par exemple – qui s’en souvient? Frédéric Mitterrand a du style, il a un physique, mâchoire forte, cheveux rebelles mais pas trop, regard profond (inquiet? pas sûr). Il a connu les honneurs, les placards, de nouveau les honneurs. C’est le genre de type dont on se souviendra.

Et il ne sera pas discret puisque sa nouvelle carrière commence par une indiscrétion dont il dit, maintenant, qu’il la regrette. Une indiscrétion orchestrée par lui, une franche impolitesse proférée au visage de la République: il a fait savoir qu’il serait ministre de la Culture avant d’avoir été officiellement nommé. Car ce ministre est aussi, le seul depuis Malraux, artiste, écrivain, cinéaste. Comme Malraux, il sait frôler les lignes, les franchir un peu, revenir en arrière à temps. Il a déjà promis de ne pas finir en potiche derrière son bureau.

On peut compter sur lui, et c’est sur cette capacité d’incartade que les milieux culturels français, qui ont plutôt bien accueilli la nouvelle, comptent pour qu’il redonne du lustre à son ministère et brille sur les dossiers où on ne l’attend pas.

Dans la lignée des ministres de la Culture de la Ve République depuis 1958, il est de ceux qui ont le profil