Cet Anniversaire, quatrième roman traduit de la Catalane Imma Monsó, offre à la fois le frisson d’un thriller bien construit et le plaisir d’une réflexion sur les pouvoirs de l’imagination. Deux histoires sans lien apparent alternent de chapitre en chapitre pour se rejoindre à la fin. La première montre un vieux couple. On l’apprend à la première ligne: voilà trois semaines qu’ils ne se parlent plus du tout. Quelle meilleure thérapie que le silence quand chaque échange déclenche une guerre intestine?

Les personnages n’ont pas de nom. «Elle» et «lui» sont ensemble depuis quelque vingt-cinq ans. Les jumeaux sont partis vivre leur vie. Elle est à la veille d’une retraite bienvenue qui lui permettra de se vouer à sa seule passion, la lecture, sans être dérangée par la vie. Et par le souci des autres. De lui, nous ne savons rien pour le moment. Ils sont dans une voiture qui se dirige lui seul sait où. Ce voyage, qui a permis de briser le silence, est une surprise, une promesse de cadeau. Elle se méfie mais, par gain de paix et par curiosité, elle consent à suivre son mari.

Hantise de l’étouffement

Comme tant de couples dans la cinquantaine, ils se retrouvent face à face, lassés de scruter les différences qui faisaient l’intérêt de leur vie commune. Dans sa jeunesse, elle a appris beaucoup de langues qui ont nourri son imaginaire pendant qu’elle gérait un hôtel à Barcelone. Il semble qu’elle soit l’élément dynamique de la famille: elle a sauvé l’entreprise de la faillite, élevé les garçons. Mais elle n’est pas sans failles et quand elle cherche à se protéger du monde, elle traduit dans sa tête des vers ou des passages de romans. Enfant, elle a manqué mourir étouffée dans un pull trop étroit: depuis, il lui faut de l’air et il commence à lui manquer.

Lire aussi: Alicia Giménez Bartlett: «Mes polars sont féministes mais pas contre les hommes»

De lui, on sait seulement qu’il s’occupe de leurs voitures, qu’elle l’a aimé pour la «simplicité délicieuse et effrayante» qu’elle lui trouvait, pour son manque absolu de deuxième degré et d’imagination. Les raisons même qui le lui rendent insupportable aujourd’hui. Les chapitres impairs les montrent dans leur voiture, sur une route cahoteuse, puis arrêtée dans une clairière au milieu d’une forêt obscure. Un lieu qui, selon lui, devrait leur évoquer des souvenirs précieux, mais à elle, rien du tout. C’est là qu’il va lui remettre le cadeau, augure d’une vie nouvelle.

Confidences tardives

La nature de la chose, le déroulement de la journée et de la nuit qui suit, il est impossible de les dévoiler sans gâcher l’effet de suspense. Cette tension très forte n’est pourtant pas le moteur principal du roman, même si la forme que prend la célébration est terrifiante. Grâce à ce scénario, les époux vont se parler, se faire des confidences tardives, se voir sous un éclairage différent et peut-être se plaire à nouveau.

Les chapitres pairs déroulent une tout autre histoire, celle de l’amitié passionnée entre deux garçons. Dans une vaste maison pleine de livres, Guillem grandit dans un isolement farouche. Sa mère, Carmina, s’occupe de la propriété pour un couple aisé, cultivé et généreux, qui vit loin de ce bled catalan. Elle vit dans l’angoisse que le petit malfrat, père du garçon, ne vienne le lui enlever de force. Guillem dévore les livres qui sont sa principale compagnie. Il s’identifie aux héros de ses lectures, élabore des scénarios fidèles, dont il assume tous les rôles. Il vit intensément dans un monde de fiction.

Par une nuit de tempête, des voyageurs égarés demandent l’asile à Carmina. Leur fils, Mateu, qui s’ennuie entre des parents obsédés par leur commerce, conçoit une admiration absolue pour le grand qui l’initie à ses réalisations. Il obtient de passer désormais toutes ses vacances dans la grande maison. Quand le récit les prend, ils en sont à la mise en scène scrupuleuse d’un épisode crucial de Moby Dick.

Chacun dans sa bulle

On comprend vite que ces deux fils narratifs sans lien apparent vont finir par se croiser. Leurs héros ont en commun une foi sans limites dans les pouvoirs de l’imagination. Pour «elle», la femme sans nom du couple, et pour les deux garçons, ce qu’ils lisent transcende la médiocrité de la vie quotidienne. Quant à «lui», le mari, son manque abyssal de fantaisie, on l’apprendra à la fin, n’est que le résultat d’un processus d’éradication douloureux et volontaire.

Lire également: Victor del Arbol, la voix forte du polar espagnol

L’Anniversaire parle de la solitude des êtres, du silence dans lequel ils se réfugient et des limites des échanges ordinaires. Chacun est dans une bulle. Carmina, la servante analphabète, est enfermée dans la terreur de perdre son fils et dans la honte sociale. Guillem n’a aucun rapport au monde réel. Mateu subit sans révolte la dictature de son ami, car il lui attribue des pouvoirs supérieurs. Il connaîtra la honte et paiera un prix très élevé pour l’effacer.

Les époux portent aussi chacun le poids d’un secret. Pour rendre l’enfermement de ses personnages, Imma Monsó les fait dialoguer, et leurs paroles mêmes montrent le vide entre les êtres. Le récit, sobre et factuel, habilement mené, avec des rebondissements spectaculaires, rend le huis clos de cet étrange anniversaire terrifiant et comique à la fois.



Roman
Imma Monsó
L’Anniversaire
Traduit du catalan par Marie Vila Casas
Jacqueline Chambon, 267 p.

Citation:

«Elle est incapable de comprendre pourquoi elle n’a plus du tout ressenti pendant plus de vingt ans ce besoin impératif et pernicieux qu’elle ressent aujourd’hui de tout faire voler en éclats.»

p. 19