Beaux-arts

Un texte de loi met l’art allemand en émoi

La ministre allemande de la Culture, Monika Grütters, prépare un texte qui interdira l’exportation d’œuvres majeures pour la culture allemande. En réaction, le peintre Georg Baselitz a décidé de récupérer tous ses tableaux

Un texte de loi met l’art allemand en émoi

Art La ministre allemande de la Culture, Monika Grütters, prépare un texte qui interdira l’exportation d’œuvres majeures pour la culture allemande

En réaction, le peintre Georg Baselitz a décidé de récupérer tous ses tableaux

Une sculpture en bois clair et une série de portraits tête en bas, sur fond gris ou bleu-gris, typiques du style de l’artiste à la fin des années 60… Le musée Albertinum de Dresde, en Saxe, possède une intéressante salle consacrée à Georg Baselitz. Ce peintre contemporain né dans la région, l’un des plus célèbres d’Allemagne, a légué – sous forme de prêt permanent – une dizaine d’œuvres à la ville de Dresde. Toutes seront décrochées des murs du musée Albertinum vendredi et rendues à l’artiste, qui entend ainsi protester contre la réforme d’une loi de 1955 sur la protection de l’art que la ministre allemande de la Culture, Monika Grütters, veut faire adopter par le Bundestag. Le texte doit entrer en vigueur mi-2016. Des prêts similaires de Baselitz à la Pinacothèque d’art moderne de Munich et au musée de Chemnitz seront également décrochés des murs, mais aucune date n’a encore été fixée pour ces deux institutions.

La démarche de Georg Baselitz a fait l’effet d’un électrochoc en Allemagne. Le plus célèbre et aussi le plus cher des peintres allemands contemporains, Gerhard Richter, est également monté au créneau. «Personne n’a le droit de me dire ce que je dois faire avec mes tableaux, a-t-il déclaré au quotidien Dresdner Morgenpost. Je ne montrerai pas mes tableaux à je ne sais quelle commission pour lui demander si j’ai le droit de les vendre. Ces gens n’ont aucune idée de ce qu’est l’art. Si j’étais à la place de Baselitz, je ferais exactement la même chose que lui: sortir les tableaux des musées, les mettre au plus vite sur le marché, et tout bazarder!»

Ce qui ressemble à une révolte de peintres est en fait une rébellion bien plus profonde, celle de l’ensemble du monde de la vente d’art en Allemagne. Attaquée de toutes parts, la ministre tente l’apaisement depuis plusieurs jours. Hier, elle a défendu son texte devant la presse.

Petit retour en arrière. En novembre 2014, Westspiel, la société de jeu de Rhénanie-du-Nord-Wesphalie, cède sur le marché new-yorkais deux tableaux d’Andy Warhol. Les deux œuvres (Triple Elvis et Four Marlons, portraits d’Elvis Presley et de Marlon Brando en noir et blanc du début des années 60) sont de longue date la propriété de cette société de droit public, qui entend ainsi assainir ses comptes. La vente est plutôt juteuse: les deux tableaux sont cédés pour 120 millions d’euros. L’affaire provoque un vif scandale en Allemagne. «Ces deux tableaux, rappelle la ministre, n’auraient jamais dû avoir le droit de quitter le pays. Ils ont été achetés par le Land de Rhénanie à une époque où Warhol n’avait jamais organisé d’exposition et ont influencé l’art dans la région de manière marquante.» Pour la ministre, les choses sont claires, il est urgent de réformer une loi poussiéreuse de 1955 sur la protection des œuvres d’art qu’elle doit de toute façon adapter au droit européen, afin d’éviter qu’à l’avenir d’autres œuvres majeures ne quittent le pays.

Le texte que Monika Grütters entend présenter au Bundestag à la rentrée parlementaire – long de 90 articles – comporte plusieurs volets. Le plus contesté concerne «les œuvres de plus de 50 ans et d’une valeur supérieure à 150 000 euros». Ces œuvres ne pourront à l’avenir plus quitter le pays sans avoir obtenu au préalable l’aval d’une commission qui devra statuer sur leur éventuel caractère d’œuvre «majeure pour la culture nationale». La mesure, déjà valable pour les Etats-Unis ou la Suisse, s’appliquera alors également à l’Union européenne.

En théorie, une liste d’œuvres «protégées» existe depuis 1955. Mais celle-ci présente quelques curiosités: Le Voyageur contemplant une mer de nuages, œuvre majeure de Caspar David Friedrich, ne figure pas sur cette liste, contrairement au moins célèbre Paysage côtier au clair de lune du même peintre romantique. La liste ne compte pas une œuvre de Paula Modersohn-Becker (peintre majeure des débuts de l’expressionnisme allemand) ou de Gerhard Richter, mais plusieurs tableaux de l’Espagnol Picasso… «Pour 95% des ventes d’art à l’étranger, la loi ne changera rien, insiste Monika Grütters. Les tableaux recevront sans problème leur autorisation de quitter le pays. Nous parlons de ces 5% d’œuvres majeures pour la culture nationale que nous ne voulons plus devoir racheter à prix d’or, avec l’argent des contribuables, dans les salles de vente à l’étranger.»

Une incertitude autour d’un passage du texte concernant les prêts permanents a poussé Baselitz à prendre les devants. Le peintre n’a pas voulu attendre que ce point soit éclairci pour se réapproprier son œuvre.

«Ce texte est une guillotine pour le marché allemand de l’art», s’emporte Bernd Schultz, cofondateur de l’hôtel des ventes berlinois Villa Grisebach. Son collègue de Munich Konrad Bernheimer parle de «froide expropriation». Les marchands d’art allemands craignent d’une part que les meilleures œuvres ne soient rapidement cédées à l’étranger avant l’entrée en vigueur de la loi. Et d’autre part, de ne plus pouvoir vendre à l’avenir qu’à une poignée de collectionneurs allemands fortunés, ce qui ferait chuter les prix de l’art sur le marché germanique. Le maintien artificiel de cours bas est effectivement un des objectifs de la ministre, qui s’inquiète depuis longtemps de la difficulté pour les musées allemands d’acquérir de nouvelles œuvres majeures, faute de moyens.

«Je ferais comme Baselitz: sortir les tableaux des musées, les mettre au plus vite sur le marché, et tout bazarder!»

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