Jean-Claude Maret, tout de noir vêtu, se tient devant le hangar fermé. Nous sommes à l'aéroport de Cointrin à Genève, à deux pas du tarmac. Depuis janvier, c'est un des QG du scénographe de la Fête des Vignerons. Il ouvre la porte avec émotion comme le sculpteur qui arracherait d'un coup le voile recouvrant une œuvre. Le hangar s'est en effet transformé en atelier d'artiste: depuis janvier, cinq peintres y réalisent une partie des décors. Un second atelier à Vevey fonctionne également à plein régime.

A Genève, le plancher est entièrement recouvert de dessins géométriques rouge et vert: des toiles de 28 mètres de long sur trois mètres de large qui viendront habiller le spectacle. Au mur, le cycle des saisons – l'un des pôles du spectacle – est au complet. Une radio diffuse de la musique classique. Dans cette atmosphère apaisante, une ménagerie onirique est tapie dans un coin: couleur bleu nuit, des poules, des moineaux géants, des daims se regardent, comme étonnés de ne pas encore être baigné par la lumière des sunlights.

Jean-Claude Maret fait le guide. Lui qui, depuis trente ans, sillonne les scènes européennes d'opéra et de théâtre, est visiblement aux anges de vivre cette expérience hors norme. Il déroule ses croquis, ses plans de scène et se met à raconter.

Jean-Claude Maret: – Le cœur du spectacle imaginé par François Debluë, auteur du livret, est la rencontre entre le personnage d'Arlevin, le vigneron sacré roi, et Orphée, l'artiste mythique. Cette confrontation entre travail concret et création artistique est traditionnellement au centre de la Fête des Vignerons. J'ai essayé de donner corps à cette idée. Voilà pourquoi le dispositif scénique comprend deux entrées. Orphée pénètre sur la scène par le lac, côté sud. L'artiste Orphée ne peut venir que du sud, de cet au-delà des montagnes, de cette Italie qui fait rêver. Arlevin, lui, arrivera côté nord-est, par les petites rues du Vieux-Vevey.

– La scène circulaire et l'amphithéâtre de la Fête 1977 sont ancrés dans les mémoires. Vous avez imaginé un plan incliné de 40 mètres de long et de 130 mètres de large qui se prolonge par un proscenium de 70 mètres. Comment êtes-vous venu à ce choix?

– L'espace à disposition des comédiens – 6000 mètres carrés – est trois fois plus important qu'en 1977. Ce grand espace est décisif pour la mise en scène car il permet de jouer sur les vides. En 1977, la scène était tout le temps occupée, ce qui réduisait les possibilités dramaturgiques. J'aime les théâtres à l'italienne avec des scènes en hauteur. Personnellement, je n'aime pas voir les comédiens jouer en contrebas du public comme dans une fosse. Mais ici, vu la hauteur des gradins, le public se retrouve toujours au-dessus des comédiens. J'ai alors compensé en imaginant ce plan incliné à 15%. C'est jouissif pour un comédien de jouer sur une pente! J'ai remarqué que le dispositif donne de la force et de la pêche aux interprètes.

– Après avoir copieusement fêté son sacre, Arlevin s'endort. Dans son rêve, il rencontre Orphée. A quoi ressemblera cet univers onirique?

– Comme dans un tableau de Bruegel, il y aura une multitude de détails. Rien de monumental même si cela va à contre-courant de la tendance actuelle. Orphée est dans son jardin. Il séduit tout le monde, des humains aux oiseaux en passant par les arbres et les cailloux. Tous ces éléments sont bleu nuit et or. Ce décor ne représente pas la nature mais plutôt un travail artistique qui aurait la nature pour thème. L'or souligne l'artifice. Chaque pièce du décor est réalisée à la main. Je tiens beaucoup à cet esprit artisanal.

– Et les toiles monumentales?

– Elles se dresseront sur la ligne d'horizon du lac, sur une longueur de 130 mètres, et également autour du kiosque à musique où se tiendra l'Orchestre de la Suisse romande. Le spectacle s'ouvre sur le marché de la Saint-Martin le 11 novembre. Jusqu'au retour d'Orphée vers son sud, toutes les saisons auront défilé. Les toiles illustrent chacune d'elles.

– La construction de la scène bat son plein sur la place du Marché de Vevey. Quelles sont les réactions des passants?

– C'est devenu un but de promenade. J'y ai rencontré beaucoup de gens heureux. Une vraie euphorie règne sur les bords du lac...