Recueil

Un théâtre d’ombres violentes et magiques

Lutz Bassmann, hétéronyme d’Antoine Volodine, signe «Black Village» chez Verdier, un somptueux recueil de récits inachevés

Ils sont trois à marcher dans la nuit, Tassili, Goodmann et Myriam. Une fraternité les unit, liée aux épreuves qu’ils ont traversées dans un avant qui rappelle les atrocités du siècle passé. Pour les éclairer, seule une petite flamme qui se nourrit lentement de la main de Goodmann, et ce qu’ils entrevoient de leurs visages n’a plus grand-chose d’humain. D’ailleurs, ils sont morts, «ou assimilés», et leur errance obstinée n’a pas de fin prévisible.

Black village est signé Lutz Bassmann, un des hétéronymes d’Antoine Volodine (Terminus radieux, Seuil, prix Médicis 2014). Ils appartiennent tous deux à ce collectif d’écrivains qui viennent d’un ailleurs qui est une prison. Ces auteurs n’ont existence que textuelle et élaborent, sous divers noms, une des œuvres les plus fascinantes de notre époque, avec sa poétique «enracinée également dans le chamanisme, le bolchévisme, le réalisme magique et l’onirisme», comme le dit Volodine, le seul à s’exprimer en public. Il faut ajouter «l’humour du désastre», car cette œuvre, qui se situe dans un temps indéterminé, après l’échec de toutes les illusions, a aussi une dimension comique essentielle. Il en a beaucoup, Lutz Bassmann, de cet humour noir. Son langage, celui de ses personnages, a quelque chose de plus abrupt: «Avec lui, je m’interdis la belle phrase trop esthétisante, trop poétique, que Volodine ne se refuse pas toujours», dit ce dernier.

Trente et un récits

Que fait-on pour se réchauffer quand on erre dans le noir vers un but qui se dérobe? Ce que les humains ont toujours fait depuis la nuit des temps: on se raconte des histoires. Black Village est composé de trente et un «narrats», issus des expériences passées du trio, qu’entourent des épisodes de leur errance présente. Mais leur mémoire défaille souvent et les récits s’arrêtent brusquement, sur un mot. Au lecteur d’imaginer, de continuer ou de laisser perdre dans le sable de l’oubli ces «interruptats». Ils sont superbes dans leur inachèvement.

On a souvent évoqué Beckett à propos de Volodine et de ses hétéronymes: comment ne pas y penser devant les deux «Théâtre», le 13e et le 23e narrats. Devant un public rare, et puis mort, des acteurs tentent de maintenir la fiction d’une représentation. «Si des critiques avaient survécu, sans doute auraient-ils reproché à l’auteur quelque chose comme un pessimisme trop caricatural et un manque de foi dans les capacités à se régénérer après le malheur, mais par chance pour la réception de la pièce, les journalistes et les juges littéraires avaient, comme tout le monde ou presque, été réduits en mottes charbonneuses.»

Le noir absolu était si épais qu’il s’introduisait sous les paupières avec un bruit de succion, comme quand on essaie d’extraire son pied d’une flaque de goudron

Lors d’une autre représentation, le public est composé uniquement «d’urubus et de cormorans étranges, de macareux immenses, ou pire», car il y a longtemps que la distinction entre humain et animal s’est effacée. Schumm, par exemple, rencontre un oiseau en guenilles, assez vindicatif, au retour de la manifestation où l’on a joué L’Internationale: «C’est des foutaises, s’énerva l’oiseau. Ça finit toujours par des camps.» Mais Schumm pense qu’il en faut, des camps. L’héritage de la Révolution est toujours présent, même si plusieurs Unions soviétique ont échoué depuis et que l’idéal égalitaire a été piétiné partout dans le monde.

Gestes incongrus

Il se dégage aussi de toute cette noirceur une poésie troublante, addictive. Deux trains circulent en parallèle, dans un monde lui-même parallèle. Une femme emmène des petits enfants ybürs handicapés qui fuient les pogromes dont est victime leur peuple. A travers les vitres des deux wagons, la femme croit voir celle qui a été son grand amour. Comment passer de l’autre côté? Un des enfants semble trouver la solution.

Si dérisoire qu’il soit, l’espoir est aussi difficile à anéantir que la petite flamme qui consume la main de Goodmann. Des gestes incongrus de tendresse subsistent dans ce monde de tueurs à gages chargés de missions absurdes, obéissant à des consignes et des mots d’ordre de temps révolus. La magie des noms – Ogoul Skvortsov, Liouba Akounian, Yalzane Oïmone, entre cent autres – évoque elle aussi des mondes révolus.


Lutz Bassmann, «Black Village», Verdier, 208 p.

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