Un «thriller» suisse sur le futur chaos global

Avec «Forteresse», le Fribourgeois Georges Panchard propose une sorte de «24 Heures chrono» littéraire et futuriste, tout en accrochant les dérives du puritanisme de gauche. Ce premier roman est publié par la plus prestigieuse collection de science-fiction francophone.

Georges Panchard. Forteresse. Robert Laffont, 372 p.

«À lire deux fois», écrit l'éditeur, confiant dans le talent de son poulain. Ledit éditeur n'est pas le dernier venu. Dans le petit monde de la science-fiction, la collection Ailleurs et demain, dirigée par Gérard Klein, est la plus prestigieuse du domaine francophone. Et sa nouvelle découverte est un Suisse. Avec Forteresse, Georges Panchard propose un thriller fort bien tricoté.

L'écrivain aura 50 ans cette année, il vit en famille à Fribourg, où il est né. Il est juriste à l'Office fédéral de l'aviation civile. Et surtout, auteur de nouvelles remarquées dans les réseaux de la science-fiction (SF), publiées dans quelques grandes revues spécialisées. Gérard Klein a repris trois de ces textes dans une vaste anthologie de la SF française. Les deux hommes se sont rencontrés en 1995 à la Maison d'Ailleurs d'Yverdon. Georges Panchard travaille alors à un projet de roman qu'il abandonnera. «Je ne croyais pas à ma capacité de passer au roman», raconte-t-il. Forteresse est d'abord une nouvelle, qui s'allonge… Proposé à une petite maison d'édition qui disparaît, le manuscrit revient entre les mains du responsable d'Ailleurs et demain, qui le prend sur-le-champ. Il s'agit du premier roman francophone publié dans cette collection depuis 1985, c'est dire l'événement que constitue la sortie de Forteresse.

Nous sommes en 2039. L'Europe s'est déchirée au cours de guerres contre les Etats islamistes, tandis que les Etats-Unis ont éclaté: une Union des Etats bibliques vouée à l'autoritarisme religieux, une Californie qui craint sans cesse d'être envahie par cette Union, alors que New York est vaguement neutre. Les Etats se sont effacés devant les compagnies mondiales, dont les plus puissantes disposent d'un quartier général en forme de forteresse high-tech. En parallèle, les organisations clandestines pullulent. Dans ce chaos globalisé, Adrian Clayborne doit veiller à la sécurité du président de Haviland Corporation, l'un des grands conglomérats. Ce patron est l'un des mieux cotés au hit-parade des têtes mises à prix. L'Union des Etats bibliques, entre autres, veut sa mort. Sa protection paraît donc complexe, surtout quand un système de combat furtif d'un nouveau genre a été volé tandis que certains s'adonnent à la manipulation de la mémoire. Et peu avant ces événements, un peintre obèse – comme neuf Américains sur dix, dans ce futur-là – s'est suicidé alors qu'il avait enfin conquis une femme parfaite à ses yeux…

Il y a du 24 Heures chrono dans ce roman, Clayborne fait penser à un Jack Bauer qui serait doté d'implants high-tech. Même si le roman obéit aux codes du genre SF, plongeant son lecteur dans son univers politique et technique sans toujours en expliquer les concepts, il peut aisément séduire les amateurs de thrillers. L'auteur a le sens du rythme et sait détendre son propos avec quelques visions d'avenir amusantes, comme ces youpalas modernisés qu'utilisent les gros Américains pour se déplacer.

Surtout, l'auteur tranche en prenant le contre-pied d'une certaine tendance politique de l'imaginaire francophone, au point d'être déjà classé comme «SF de droite». C'est peut-être réducteur, mais Georges Panchard ne fait pas dans la nuance pour fustiger le politiquement correct. Dans son futur, l'Europe a connu une période appelée «la Correction», «concrétisation d'un puritanisme de gauche», et même «fascisme des bons sentiments». L'écrivain ricane de la social-démocratie scandinave, où l'introduction de petits soldats dans une école constitue un crime hautement répréhensible, et en même temps, il fustige l'emprise du religieux.

Hors du registre romanesque, Georges Panchard n'est guère plus tendre avec une partie du microcosme de la SF française, qui «accuse son retard» en restant engluée dans «son moralisme, son côté bien-pensant». Le Fribourgeois cite plus volontiers les auteurs anglo-saxons. Il est d'ailleurs fortement imprégné de la culture cyberpunk. William Gibson, l'un des fondateurs de ce courant axé sur la mondialisation, les technologies de communication et les mondes virtuels, «a changé l'écriture de la SF», juge-t-il. Forteresse rejoint habilement ce genre, et s'il ne renouvelle pas le cyberpunk, il en constitue une pièce appréciable autant qu'accessible.

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