Classique

Un titan du clavier, un prodige du violon

Le pianiste russe Grigory Sokolov a fait preuve de sa maestria mardi soir, au Verbier Festival, sans entièrement convaincre. Le prodige du violon Daniel Lozakovich, 15 ans, a fait vive impression

Titan du clavier, force de la nature, Grigory Sokolov est ce pianiste russe qui passe pour l’un des plus grands aujourd’hui. Il a acquis un statut d’icône au point qu’il serait presque de mauvais ton de le critiquer. Mardi soir, son récital à l’église de Verbier a rassemblé une foule de mélomanes, y compris des pianistes comme Daniil Trifonov et András Schiff. S’il y a eu des moments magnifiques, d’autres moments nous ont laissés plus dubitatifs, tellement ses partis pris sont tranchés.

Rien que l’Arabeske de Schumann, en préambule, pose problème. On a ici Grigory Sokolov qui dissèque et déconstruit la musique, essayant d’en tailler un monument alors qu’il s’agit d’une pièce toute simple. On admire l’attention portée à la ligne mélodique dans la main droite, avec des sons délicats, mais la main gauche ponctue curieusement la formule cadentielle. Avec la Fantaisie opus 17 de Schumann, on entre dans un univers plus vaste, plus conforme à la vista grandiose de Sokolov, mais il tend à appuyer certains passages, avec une force herculéenne qui confine au fracas.

Le pianiste russe joue comme s’il était au Victoria Hall de Genève (ou au Carnegie Hall), sans tenir compte des dimensions infiniment plus petites de l’église de Verbier (remplie à ras bord!). On retrouve ce piano au son extrêmement sculpté, puissamment rhétorique, qui signe ses interprétations. Le début de la Fantaisie opus 17 est magnifiquement emporté, suivi d’instants de nostalgie profonde et émouvante. Mais d’autres passages paraissent très lourds, empesés, et dans le mouvement central en forme de marche (par ailleurs bien construit), on croirait entendre à certains moments des chars soviétiques! Sokolov martèle son clavier, et tout sonne fort. Même la poésie du mouvement final ne va pas de soi; on avoue n’avoir pas été entièrement touché.
Les deux Nocturnes opus 32 de Chopin en début de seconde partie nous réconcilient avec le pianiste. Le toucher est merveilleusement délicat, le cantabile chaleureux, avec un rubato très personnel. La 2e Sonate de Chopin impressionne par sa carrure. La dimension épique de l’œuvre ressort très bien, mais à nouveau Sokolov sature l’espace sonore avec des fortissimi (fff) excessifs. On préfère sa façon admirablement étale et poétique d’aborder la section centrale de la «Marche funèbre» à la reprise du fameux thème fff. Etonnant finale à l’articulation hyper-fouillée.
Comme à son habitude, Grigory Sokolov a donné six bis (un chiffre fétiche). Il a joué les Moments musicaux Nos 2 à 6 de Schubert, en y intercalant une mazurka de Chopin à la mélancolie tendre et émouvante. Son jeu reste assez robuste par endroits, presque beethovénien, mais le Moment musical No 4 présente des contours bien dessinés, et il y a cette profonde nostalgie qui reflète une âme sensible, cachée.

Autant Grigory Sokolov est un titan, autant le violoniste suédois Daniel Lozakovich paraît léger comme l’air. A 15 ans, ce prodige du violon – c’en est un! – se distingue par une incroyable maturité. D’abord sa sonorité est constamment belle, avec une ampleur par moments qui surprend pour un si jeune artiste. Et puis tout est infusé d’une musicalité incroyable. On admire la tenue de l’archet, l’aptitude à dessiner des phrases dans la Partita pour violon seul No 2 de Bach. Il accompagne la progression de la fameuse «Chaconne en ré mineur» sans verser dans l’emphase. Son style est d’un classicisme sans âge, comme s’il était né avec un violon dans les mains. Avec l’excellent pianiste Frank Dupree, il joue une sonate de Mozart et imprime du souffle à la Sonate opus 108 de Brahms. Nul doute qu’il a encore une marge de progression, mais cette sûreté de la part d’un prodige sans tics promet une belle carrière.

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