Roman

Sous un titre puéril, la fable futuriste de Gary Shteyngart est des plus féroces

«Super triste histoire d’amour» raconte la New York de demain, où de jeunes débiles considèrent que «le livre pue»

Genre: Romans
Qui ? Gary Shteyngart
Titre: Super triste histoire d’amour
Trad. de l’américainpar Stéphane Roques
Chez qui ? L’Olivier, 410 p.

Titre: Absurdistan
Trad. de l’américain par Stéphane Roques
Chez qui ? Points/Poche, 427 p.

Pas facile de définir Gary Shteyn­gart. Un peu Russe, un peu juif, un peu Américain, cet oiseau migrateur écrit des romans où les frontières n’existent pas, où les cultures et les générations se télescopent allègrement sous les rafales d’une prose qui ne tient pas en place, elle non plus.

Toutes ces turbulences s’expliquent peut-être par la biographie de Shteyngart, qui a eu une jeunesse particulièrement agitée. Né à Saint-Pétersbourg en 1972, il a quitté la Russie avec ses parents sept ans plus tard, pour se réfugier dans l’Amérique de la Guerre froide où l’on regardait cette famille d’un œil suspicieux.

Traité de savoir-vivre…

A l’école hébraïque, dans les environs de New York, le jeune Gary commença de brèves études et il ne tarda pas à se faire renvoyer avant d’aller écumer l’Europe puis de rallier les USA, où un autre vagabond de la littérature – le Coréen Chang-rae Lee – l’accueillit dans son atelier d’écriture.

C’est là qu’il échafauda son premier roman, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes Russes (traduit aux Editions de L’Olivier en 2005), où il décrit la galère d’un loser new-yorkais qui débarque à Prava, une cité imaginaire transformée en jungle mafieuse, aux confins de l’Europe de l’Est.

Dans le sillage de Zinoviev

Le second roman de Shteyngart, Absurdistan , vient de ressortir en poche (Points/Seuil) et on y découvre le même goût pour la parodie, dans le sillage de Zinoviev. Les décors? L’Absurdistan, un pays totalement corrompu qui ressemble à l’Azerbaïdjan. On y organise des révolutions d’opérette, les bandits s’y pavanent aux bras d’escort girls lascives, les trafiquants y font la loi, et c’est dans cette Sodome de l’ère postsoviétique qu’atterrit le héros de Shteyngart, Micha, un aventurier obèse qui deviendra la pitoyable marionnette d’un monde désormais régi par le plus sauvage des capitalismes.

Le nouveau roman de Shteyngart, Super triste histoire d’amour , cache une autre fable féroce derrière un titre puéril. Avec, cette fois, un zeste d’anticipation. Nous sommes en effet dans le New York de demain, où l’ordre est maintenu par des milices armées. Où les manifestations sont réprimées dans le sang. Où le dollar s’affaiblit de jour en jour, au profit du yuan chinois. Où les esprits sont conditionnés par la publicité, qui a remplacé la propagande. Où une jeunesse débile affirme que «les livres puent». Où la littérature n’existe plus. Et où des téléphones hypersophistiqués – les äppäräti – permettent de connaître le potentiel sexuel et l’intimité la plus secrète de votre voisin de restaurant.

Big Brother est donc le maître de cette Amérique à peine futuriste que dépeint Shteyngart. Quant à son héros, Lenny Abramov, 39 ans, il ne se sent pas en phase avec ce monde déphasé. Sa calvitie et ses chaussettes constamment trouées lui rappellent en outre qu’il n’a rien d’un séducteur. Et si son copain Noah a jadis publié un roman – quelle drôle d’idée –, il préfère, lui, se contenter d’être un lecteur assidu. Une façon de résister à la démence ambiante.

Hommage à Kundera

Dans son petit appartement de Manhattan, il possède d’ailleurs «un mur entier» de livres lus et relus – parmi eux, un exemplaire de L’Insoutenable Légèreté de l’être , ce qui nous vaudra quelques pages bien senties sur les vertus de Milan Kundera, dont l’œuvre prophétise toutes les dérives de ce monde décervelé – et inquisiteur – dans lequel se débat Lenny.

Aux désillusions et aux multiples déboires de ce Candide yankee égaré chez Orwell, Shteyngart ajoute une histoire d’amour tout aussi décalée avec Eunice Park, une jeune Coréenne qui ressemble à Audrey Hepburn, qui ne quitte jamais son smartphone et qui ne s’exprime qu’à travers les e-mails qu’elle envoie à sa mère, à sa sœur et à ses amis. Comme si son intimité se réduisait aux messages électroniques qu’elle dissémine dans les airs.

On ne s’étonnera donc pas que cette belle Asiatique reste longtemps virtuelle, pour Lenny, avant de finir par joindre sa solitude à la sienne. Ce ne sont pas les meilleures pages du roman de Shteyngart qui, par contre, retrouve sa verve décapante lorsqu’il fustige une société hyper-policée où les êtres s’espionnent mutuellement, où l’inculture triomphe et où La Chartreuse de Parme s’est transformée en «Châtreuse de Parme». Avec cette petite phrase, à l’usage du futur: «Si notre race survit, il faudra trouver le moyen de télécharger sa bonté pour l’installer dans nos enfants.»

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Gary Shteyngart

«Super triste histoire d’amour»

p. 341

«Lire, c’est difficile.Les gens ne sont plus faits pour lire.On vit une époque d’après la littérature»
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